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La finance impériale

La finance impériale

Nos autorités démontrent que le problème grec leur tient vraiment à cœur. Cette solidarité désintéressée les honore. Mais le plan proposé par Paris présente de graves lacunes : il ne résout qu’à moitié le financement grec. Et le mode opératoire pourrait agacer les notateurs. Enfin, il légitime la vassalisation du monde au secteur financier. Dur.

Faute de pétrole, la France se targue d’avoir des idées. Et elle le prouve. Voilà peu, notre pays annonçait avoir conçu un « plan pour la participation des banques et des assurances européennes à la résolution de la crise grecque ». Chapeau : jusqu’alors, le problème était tout simplement insoluble. Pour une raison simple : le sauvetage de la Grèce ne pouvant passer que par un allègement significatif de sa dette, il fallait bien que quelqu’un en supportât le coût. L’Allemagne ayant refusé l’extension de la solidarité européenne, le fardeau ne pouvait être pris en charge par les Etats-membres. La BCE ayant interdit toute forme de restructuration, susceptible d’être interprétée comme un défaut, les créanciers ne pouvaient « participer » au renflouement. Du reste, ils s’y opposent avec la dernière énergie, pour une raison simple : comme l’a très bien analysé la Banque centrale, un tel scénario sonnerait l’hallali du système financier européen. Car les effets directs sur les bilans des banques (et celui de l’Institut d’émission), plus les effets indirects (la cotation des obligations des autres Etats sur la sellette), signeraient l’insolvabilité définitive du système.

Entendons-nous bien : nos institutions financières sont d’ores et déjà authentiquement insolvables. Mais la magie comptable permet d’en éviter le constat. Tant que rien n’oblige formellement à valoriser les titres en cause à leur juste prix (très, très inférieur au nominal), l’édifice peut maintenir l’illusion de sa solidité. Notre machinerie financière est devenue un immense village Potemkine : les autorités espèrent pouvoir disposer de suffisamment de temps pour reconstruire une réalité derrière le décor. L’ambition est défendable dans un contexte aussi tendu, mais il est à craindre qu’elle ne dépasse les capacités du système : en matière de finances comme en d’autres domaines, le temps est un ennemi redoutable. Pour le domestiquer, le « plan français » utilise une technique (élémentaire) de l’ingénierie financière. La technologie au service de l’insolvabilité…

De l’illusion titrisée

Comment se pose le problème ? La Grèce est endettée jusqu’aux trous de nez, pour une large part au travers d’émissions de court et moyen termes, qui viennent régulièrement à échéance tout au long des trois ans à venir. Bien entendu, le pays est dans l’incapacité de procéder au remboursement : il faut donc renouveler ces emprunts à l’échéance… en supposant qu’il y ait des candidats. C’est ce que l’on appelle le « rollover », qui n’est aucunement une technique nouvelle : voilà longtemps que tous les Etats du monde sont confrontés à la nécessité de réemprunter le montant de leurs échéances. Au cas d’espèce, le financement grec se fait à des taux d’intérêt usuraires, eu égard à la précarité de la signature. L’idée française est donc la suivante : sécuriser la dette grecque par… titrisation, sur le même principe qui a prévalu dans le cas des crédits « subprime » américains. La technique : les banques renouvellent leurs engagements à hauteur de 70% des titres échus. Sur une échéance de 100, par exemple, 70 sont apportés à un fonds ad hoc, qui en prête 50 à la Grèce, sur une durée très longue (30 ans) et à un taux chrétien (celui qui lui actuellement consenti par l’Union). Les 20 restants sont investis en « titres de très grande qualité » de même maturité et à coupon zéro (c’est-à-dire que la totalité des intérêts est versée à l’échéance, avec le remboursement du capital). Les signatures notées AAA empruntent aujourd’hui sur 30 ans à un peu plus de 4% : ainsi, les 20 placés en « zéro coupon » seront remboursés à environ… 70 à l’échéance. Sur un plan comptable, chaque part de ce fonds peut donc être retenue par les créanciers à sa valeur nominale, « garantie » même si la Grèce ne remboursait rien au terme, et même si elle ne payait pas les intérêts intercalaires. Voilà donc une façon élégante de réduire la dette grecque de 50%, sans constater une restructuration immédiate.

Une telle approche n’élimine quand même pas toutes les difficultés : 1. Les Agences de notation devront faire preuve d’une grande complaisance pour valider le système sans tordre le nez. 2. Il manque dans ce plan… la moitié du financement dont les Grecs ont besoin pour « faire rouler » leur dette ancienne, plus celui nécessaire aux nouveaux besoins. C’est donc un peu moins d’une demi-solution. 3. Le plan français donne un sens très particulier à la « participation du secteur financier » : non seulement ce dernier ne perd pas un sou dans l’aventure, mais il sécurise (sur le plan comptable) ses nouveaux concours à la Grèce. Si bien qu’il conserve intégralement les profits monstrueux réalisés sur le dos du pays, par ses prêts antérieurs à des taux stratosphériques. Le prix de l’argent est supposé intégrer le coût du risque ; le plan français légitime la pratique de taux spoliateurs, mais exonère les créanciers des pertes conséquentes à la survenance du risque. Voici confirmé le nouveau statut du banquier : une sorte d’assureur qui encaisse des primes prohibitives mais n’indemnise légalement aucun sinistre. Il n’est pas garanti que le statut de potentat ainsi accordé à la finance suscite une adhésion planétaire…

vendredi 8 juillet 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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