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G8 : naufrage à Deauville

G8 : naufrage à Deauville

Le communiqué final du dernier G8 est un véritable roman-fleuve. Mais c’est un torrent d’innocentes platitudes. Domine le sentiment que les Chefs d’Etat sont dépassés par les événements qu’ils prétendaient jadis contrôler. Et qu’ils se focalisent désormais sur les attributs primaires du pouvoir politique : la police intérieure et la guerre extérieure.

Avec un peu d’avance sur le calendrier commémoratif, les Grands de ce monde ont offert à Deauville un remake du Débarquement de 1944. Les forces mobilisées pour la sécurité du G8 étaient suffisantes pour neutraliser n’importe quelle agression par mer, par terre ou par air. Prudents, les terroristes ont donc sagement continué à bronzer dans les grottes pakistanaises. Ainsi, seuls les Deauvillais ont-ils eu à supporter cette armée d’occupation, heureusement dépourvue des moyens de lire dans leur pensée. Car nombre d’autochtones auraient alors mérité le peloton d’exécution, pour irrévérence à l’égard de nos éminences. Si une station balnéaire aussi policée que Deauville devient à ce point dangereuse pour les Chefs d’Etat et leur cour, on ne saurait trop recommander à ces derniers de se terrer dans leur bunker. Du reste, il est permis de s’interroger sur l’opportunité de les réunir physiquement pour un G8 : le communiqué final est rédigé avant la tenue du sommet. On n’en discute en réunion que les virgules de sa version définitive et, dans les couloirs, de sujets qui n’ont aucun rapport avec l’ordre du jour. Lequel était centré sur les révolutions africaines : la communauté des puissants tenait à afficher son encouragement aux « transitions politiques » qui témoigneraient de la « volonté des peuples » concernés : « liberté et démocratie sont des valeurs universelles » proclame avec emphase le préambule du communiqué final.

Ce dernier s’est largement inspiré de la tradition cubaine, bien que Fidel Castro ne fût pas invité. Un communiqué se caractérise d’ordinaire par sa concision : il est un résumé, une synthèse, un concentré des conclusions ; il transcrit l’esprit des débats. Au cas d’espèce, le communiqué final compte 12 500 mots, soit l’équivalent de 23 pages bien serrées. Il faut au commentateur une discipline d’airain pour en faire une lecture complète, dans l’espoir de découvrir un os à ronger. Un fait, une décision, un engagement, qui justifieraient de réunir autant de sommités, de mobiliser une telle artillerie, de dépenser autant d’argent, de faire autant de ramdam. C’est peine perdue : le communiqué final constitue une interminable litanie de babillage ; un catalogue de poncifs creux ; un étalage impudique des émotions convenues de nos dirigeants, face aux désordres du monde et aux espoirs de lendemains meilleurs qu’il faut bien entretenir, ma bonne dame. Tout cela est proprement consternant. Que les gouvernements se sentent désarmés face aux désordres du monde n’est déjà pas à leur honneur ; qu’ils tentent de noyer leur impuissance dans des torrents de verbosité nauséeuse n’améliore pas le score. La pertinence de la tenue du G8 faisait déjà débat ; après Deauville, le débat est clos : mieux mettre un terme à ce spectacle vain et coûteux.

La loi du sabre

Il serait pourtant injuste de prétendre qu’aucun esprit de s’est dégagé de ce sommet. Pas sur le thème de la « solidarité avec le Japon » : ce pays est considéré comme ayant répondu efficacement à ses problèmes. On l’encourage à poursuivre dans la même voie ; on compatit avec les familles des victimes passées, présentes et à venir. Et l’on va partout renforcer la sécurité nucléaire, bien sûr (c’est-à-dire que les responsables du nucléaire civil vont définir eux-mêmes les normes des stress-tests auxquels ils vont se soumettre : on se sent mieux). Aucun éclairage non plus sur les thèmes de l’économie mondiale et des préoccupations environnementales : la situation s’améliore, figurez-vous. Oh, il y a bien encore quelques bugs ici et là, mais au vu de l’implication de chacun, de la volonté forcenée des gouvernements, de la solidarité manifeste entre eux, il ne fait pas de doute que l’on est sorti de l’ornière. Bon.

En revanche, pour un sommet qui met en exergue la liberté et la démocratie, des tendances inquiétantes semblent se profiler. Sur le thème de l’Internet, en premier lieu, qui a fait l’objet d’un « e-G8 » en préambule de Deauville. Le raout a principalement réuni, autour des autorités, les grandes entreprises du secteur, celles-là mêmes qui n’hésitent pas à collaborer avec les gouvernements pour favoriser l’inquisition à partir des données qu’elles compilent, à se prêter au jeu de la propagande officielle ou à couper leurs circuits aux sources d’informations jugées « terroristes » – parce que dérangeantes pour le système établi. Même la Cnil (Commission nationale Informatique et Libertés) a été pudiquement « oubliée » des débats, bien que son président Alex Türk ne puisse être considéré comme un dangereux anarchiste. La préoccupation dominante semble se concentrer sur les moyens d’encadrer la liberté sur le Net – ou plutôt de la brider au nom des impératifs démocratiques. Enfin, un seul domaine emporte une déclaration franche, massive et sans fioritures sémantiques : « Kadhafi doit partir ». Car il a failli à sa « responsabilité de protéger la population libyenne ». L’objectif annoncé est défendable ; l’argument justificatif l’est beaucoup moins. Et douteux se révèle le blanc-seing accordé au « Conseil national de transition », chargé de « faciliter une solution politique durable et inclusive ». Une politique « inclusive » ? Bigre, voilà un concept plutôt sibyllin. A moins qu’il ne traduise, sous la forme d’un solécisme postmoderne, la politique de « cohésion nationale » de la langue traditionnelle.

mercredi 1er juin 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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