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Capitalisme et partage

Capitalisme et partage

L’espèce humaine fait preuve d’un talent inégalable pour produire des richesses. Il est même permis de penser que parfois, elle en fait trop. Mais s’agissant de les répartir, demeure la tentation immémoriale de tirer la couverture à soi, provoquant des tensions explosives. Quelques réflexions sur ce thème qui a fait l’objet d’un « cahier » d’Ernst & Young.

Pour avoir pris par surprise tous les observateurs, les « événements » des pays de la Méditerranée ne laissent personne indifférent. Après quelques cafouillages peu glorieux, les milieux officiels ont ressorti à contrecœur le « droit des peuples à l’autodétermination », qu’ils avaient un peu négligé ces derniers temps, pour l’ensevelir aussitôt d’une pelletée de « droit d’ingérence ». Afin d’accompagner vers le salut démocratique les « bons » insurgés contre les « méchants » autocrates. Et accessoirement tenter de tirer les marrons du feu – ou le pétrole du désert, si l’on préfère. De son côté, l’opinion publique occidentale s’est émerveillée de ce chapelet de révolutions de velours, où un peuple entier triomphait de la tyrannie politique sans qu’il en coûtât trop en vies humaines. L’expression cristalline de la « souveraineté populaire », comme dans un conte pour enfants sages ; des révolutions aussi « chirurgicales » que les frappes américaines d’antan contre Saddam le grand Satan. Certes, le scénario s’est un peu gâté depuis l’apparition de dommages collatéraux, sous la forme de réfugiés fuyant les bienfaits de la démocratie nouvelle et désireux de squatter les démocraties anciennes. Des rabat-joie encombrants. Ce qui ne facilite pas la tâche des autorités en place, déjà inquiètes de l’impact, sur leurs propres populations, de l’enthousiasme contestataire des contrées arabes.

En dépit de l’excellence avérée de leurs systèmes politiques, bien des Etats européens se trouvent confrontés à la grogne grandissante de la plèbe. Avec l’éclosion, en Espagne, d’un intense mouvement sans noyau dur, mais prometteur des pépins : aucune réponse tangible ne peut être apportée aux revendications d’une naïveté rafraîchissante, sauf à remettre totalement en cause les principes de fonctionnement de la société. Et c’est bien là que résident les ferments de l’inquiétude : le malaise est manifestement partagé par le plus grand nombre, sans qu’émergent des solutions autres qu’une « révolution ».Toute la question réside dans l’analyse profonde de ce prurit protestataire : s’agit-il d’un mouvement d’humeur d’enfants gâtés, qu’une admonestation bien sentie et un tour de vis disciplinaire suffiront à refroidir, ou d’une exaspération irrépressible reposant sur des motifs avérés ? Déjà, une ébauche de réponse : tant en Tunisie qu’en Espagne, c’est l’effondrement des ressources du pékin qui a provoqué l’étincelle ; c’est le manque de pain quand d’autres bâfrent de la brioche. L’espèce humaine s’accommode de la répression mais pas de l’inanition. Nous voilà donc confrontés à un écueil récurrent pour la stabilité sociale : la répartition des ressources. Et pas seulement entre les pays « riches » du Nord et les pays « pauvres » du Sud.

L’absence structurelle d’équité ?

Il serait injuste de prétendre que les mieux nantis développent à cet égard le syndrome de Marie-Antoinette ; qu’ils ne sont pas conscients des déséquilibres et en négligent donc la portée. Pour preuve, on tombe par hasard sur un opuscule dont la diffusion (en janvier dernier) nous avait échappé, intitulé « Le partage, un nouveau modèle ? », réalisé sous l’égide… du cabinet Ernst & Young, l’un des Big Four de l’audit. Pour avoir consacré l’un de leurs « cahiers » à un tel sujet, il faut bien que ces fins connaisseurs du monde de l’entreprise y aient observé des frictions. Et que certains d’entre eux, probablement, aient pressenti que le mode de répartition de la plus-value – qu’ils contribuent à formaliser par leurs conseils – était susceptible de générer des tensions insoutenables. Nul ne pourra nier que le climat général, dans les grandes entreprises en particulier, a connu des jours meilleurs. Et que même les adjudants-chefs de l’encadrement se mettent à douter de leurs officiers du staff.

Pour autant, le « cahier » d’Ersnt &Young n’emboîte pas le pas aux « excités » de Tunis ou de Madrid. Outre les signatures « maison », les contributeurs sont des économistes, philosophes, sociologues, psychiatres et philanthropes attestés, bien insérés dans le système des temps présents. Ils insistent surtout sur le partage du savoir, de l’information, de la citoyenneté et… du sens au sein de l’entreprise. Des observations pleines de pertinence et quelquefois nimbées d’impertinence à l’égard du modèle dominant. Mais quel que soit l’intérêt des propos échangés, les suggestions des uns et des autres sont celles de praticiens. De consultants. Dont l’objectif est de proposer des solutions qui donnent le sentiment d’une meilleure équité à ceux qui sont délaissés, voire « exploités » au sens marxien du terme. Des ficelles, en somme. On s’en doute, il ne pouvait être question dans cet opuscule de mettre en cause les fondements du système économique dans lequel nous vivons, et qui fait vivre le cabinet d’audit. Du reste, l’incipit du premier article pose d’emblée les frontières de l’exercice : « non seulement le capitalisme ne s’oppose pas au partage, mais il s’en nourrit ». Une telle formulation navigue toutefois entre l’audace et la provocation : nul ne conteste que notre système opère un partage des richesses produites. Ce qui est reproché à sa dérive, c’est d’attribuer la plus grosse part au plus petit nombre. Pour être irréprochable, il faudrait que l’on puisse dire de lui : « le partage ne s’oppose pas au capitalisme, mais il s’en nourrit ». Tel n’est pas le cas. Pas encore ?

mercredi 1er juin 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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