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Athènes et Washington : même combat

Athènes et Washington : même combat

Américains et Anglais n’hésitent pas à rajouter de l’huile sur le feu des désordres européens, au travers des embarras grecs. Mais si la situation est tendue dans l’Union, elle n’est pas plus florissante aux Etats-Unis. Sur la base de la situation actuelle, l’Oncle Sam sera en défaut de paiement à la fin de l’été.

Les Boursiers s’ennuyaient un peu, ces derniers temps. Ils nous faisaient une petite déprime, ne sachant s’il fallait adopter l’optimisme justifié par une hausse spectaculaire du profit des grandes firmes, ou se ranger aux craintes dictées par les dommages collatéraux de la crise de la dette. Ils ont donc choisi le scénario qu’ils préfèrent entre tous : le stop and go. Une louche d’inquiétude pour enclencher une spéculation baissière, puis une brassée de roses pour saluer le retour à des lendemains radieux. Ce qui importe, sur les marchés, c’est le mouvement. Il faut que ça bouge. Convenons-en, les étapes successives du feuilleton grec sont largement favorables aux flux et reflux de l’opinion commune quant à la perception du proche avenir. Bien qu’il soit désormais clairement établi qu’aucune solution durable ne permet de sauver la Grèce, sauf à lui faire remise d’une part importante de sa dette (scénario que refusent les créanciers, sans grande surprise), le bal des médecins financiers se poursuit au chevet du malade. On se croirait sur le pont des premières du Titanic, dans une dispute relative au costume le plus seyant pour aborder le naufrage : smoking ou tenue de ville ? L’histoire à venir nous dira à quel point les pinaillages présents sont dérisoires.

Mais en attendant, les autorités patentées tentent de maintenir la fiction d’un contrôle raisonnable de la situation. Et chacun renvoie à son voisin la patate chaude. Ainsi, à la suite d’un marathon d’opérette, les huiles de l’UE, assistées du FMI en intérim, ont convaincu les dirigeants grecs de soumettre à leurs députés le énième plan d’austérité supposé garantir à long terme (c’est-à-dire quand ils seront tous morts), la solvabilité de la signature d’Athènes. On crée un trou pour en boucher un autre, mais on gagne du temps – quelques semaines, quelques jours – avant que ne se déclare une nouvelle hémorragie. Il est aujourd’hui difficile de préjuger de l’événement qui embrasera le paysage ; sera-t-il d’ordre technique (n’importe quel bug de marché, hypothèse la plus probable), ou d’ordre politique (résultat de l’exaspération populaire) ? L’actualité présente tend à démontrer que les gouvernements vivent dans la croyance que le système de la représentation permet de décider n’importe quelle politique, au motif que l’opposition se rangera à l’option de « l’union nationale » en situation extrême. Cette croyance est plutôt bien fondée, dès lors que nos démocraties électives ont fabriqué des cohortes de politiciens professionnels, à ce titre logiquement focalisés sur leur propre carrière : il en résulte un climat de connivence entre factions, qui crée une barrière d’incompréhension entre les élus et leurs électeurs. Et donc des motifs de désordre.

La « crise sociale globale »

Ce n’est pas pour autant que les uns et les autres manquent d’analyse. Un récent rapport de l’ONU met l’accent sur la « crise sociale globale », non comme un phénomène en devenir mais comme une réalité déjà présente. Certes, ledit rapport est rédigé sous la direction du Chinois Sha Zukang, Secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des affaires économiques et sociales. Et il transcrit assez fidèlement le point de vue de Pékin sur la question. Mais les arguments relèvent du bon sens : les cures d’austérité imposées aux Etats surendettés entraînent une forte réduction de l’emploi (public, notamment) et induisent une constriction de l’activité, au moment où l’Etat doit prélever davantage sur ses citoyens pour satisfaire les créanciers. C’est ce que le langage ordinaire appelle se tirer une balle dans le pied. On voit déjà en Grèce et en Espagne se développer des mouvements protestataires, bien décidés à squeezer les décisions des parlementaires, ces derniers étant supposés, non sans bonnes raisons, être soumis à des intérêts contraires à ceux des populations. Et l’Europe du Sud n’est pas la seule concernée.

Dans sa récente conférence de presse (la deuxième depuis la création de l’institution), Ben Bernanke, le patron de la FED, a insisté lourdement sur les risques entraînés par la situation grecque, sur le système financier européen et… américain. Sans doute aurait-il été plus honnête de sa part de mettre l’accent sur la situation américaine elle-même. Car depuis lors, le ciel s’est considérablement assombri sur la tête de l’Oncle Sam : le plafond légal des dépenses fédérales sera bientôt dépassé et la commission bipartisane, chargée d’élaborer un compromis, a jeté l’éponge faute d’un consensus. Les positions respectives sont farouchement inconciliables. Si bien que d’ici deux mois, les USA s’exposent à l’ignominie du défaut de paiement, car la FED doit interrompre son « QE2 », c’est-à-dire ses achats directs de bons du Trésor, dès la fin juin. Il manquera alors à Washington, chaque mois, l’équivalent de ce dont Athènes a besoin pour les trois ans à venir… Dans un tel contexte, il serait étonnant que les agences de notation ne mettent pas à exécution leur menace de dégrader la note de l’Amérique. Inutile de faire un dessin : une telle perspective serait le signal de la débandade, d’une hausse massive des taux US et du plongeon du dollar vers les abimes de détresse où il mérite, objectivement, de se retrouver. Seulement voilà : quand le chef de clan chancelle, il n’est pas le seul à déchoir...

mardi 28 juin 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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