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Wall Street et les autres

Wall Street et les autres

Les plans de sauvetage du gouvernement Obama n’ont pas pour seul effet de ressusciter une industrie financière américaine moribonde. Ils pourraient permettre à cette dernière de conquérir une puissance écrasante. Sous réserve que le peuple américain, et les autres nations, ne s’y opposent pas. Rien n’est moins sûr…

Très éclairante, la récente conférence de presse du Président Obama, seconde du genre depuis sa prise de fonctions. Non par son contenu, convenons-en : pas un mot sur la finance, comme si le sujet ne concernait pas l’Amérique. Mais par le ton général : une sorte de rage contenue, qui pourrait précisément témoigner de son impuissance politique face aux milieux d’affaires : les budgets militaires sont accrus, pour la satisfaction du puissant lobby de l’armement et de son non-moins puissant homologue du pétrole ; les géants de la pharmacie s’opposent efficacement à son projet de réforme du système de santé, et l’armistice vient d’être signé avec « Wall Street », c’est-à-dire le monde américain de l’argent, qui reprend (provisoirement ?) de l’autorité et de la morgue. Car le plan de soutien Geithner prolonge et renforce celui de son prédécesseur Paulson, homme-lige de l’establishment financier dont le pouvoir a failli vaciller dans la tourmente. En se laissant convaincre de la nécessité de mobiliser toutes les ressources de l’Amérique, réelles ou virtuelles, au profit de la survie de l’industrie bancaire, Obama s’est laissé enfermer dans le piège dialectique du « too big to fail », selon lequel il n’était pas possible d’abandonner les grands établissements de crédit au sort qu’ils méritaient, sauf à précipiter un accident systémique dévastateur.

Si ce diagnostic n’est pas douteux, rien ne garantit que les impressionnants contre-feux qui ont été allumés par l’Amérique parviennent à circonscrire l’incendie. Il est même largement permis de douter qu’un système détruit par l’excès de crédit puisse se rétablir par une nouvelle orgie de crédit. Les conséquences de ces choix sont d’autant plus incertaines que la stratégie américaine n’a pas encore été validée sur le plan international (le bouclage du journal intervient avant la tenue du G20). Car le plan Paulson-Geithner revient à consacrer la toute puissance de la banque américaine. Sur le plan intérieur, d’abord : la FED crée de l’argent qu’elle prête au Trésor qui le prête aux banques commerciales… qui le prêtent au Trésor, en échange d’une créance éternelle sur le contribuable américain. In fine, Wall Street tient les rênes de la politique américaine. Sur le plan international, ensuite : tant que le dollar reste prééminent comme monnaie de réserve, ceux qui l’émettent (même sans contrepartie) peuvent piller l’épargne mondiale et s’approprier tous les biens productifs de la planète, dès lors qu’il suffit d’une signature de la FED pour créer une monnaie censée conserver sa valeur en dépit de sa prolifération. Evidemment, de telles perspectives ne peuvent enthousiasmer que… les milieux concernés. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la résistance s’organise contre la mainmise US sur le système financier mondial, que consacrerait le maintien du dollar comme unique référence. On a déjà signalé les voix de la Chine et de la Russie, en particulier, qui prêchent fermement pour la redéfinition d’une monnaie de réserve ; ces deux pays font désormais de nombreux émules. La récente Assemblée générale de l’ONU a longuement auditionné la Commission d’experts, présidée par le Prix Nobel Stiglitz et constituée sur le thème de la réforme du système monétaire et financier international. Les conclusions des experts rejoignent nettement la suggestion chinoise…

Le contribuable pressuré

Un simple examen du budget fédéral américain conduit au constat suivant : les recettes votées couvrent tout juste le prix des divers plans de sauvetage. C’est-à-dire qu’il ne reste plus rien, sur le plan comptable, pour financer toutes les charges que l’Etat assume ordinairement. En un mot, le fonctionnement de la machine publique américaine, pour l’exercice à venir, sera intégralement financé par l’emprunt ! Cela signifie, d’évidence, que le pouvoir politique ne pourra que se montrer parcimonieux dans ses dépenses, tout en mettant sur le dos du contribuable des charges, présentes et à venir, totalement monstrueuses. Il devrait ainsi en résulter que les projets généreux d’Obama (éducation, santé, infrastructures, services publics) sont tués dans l’œuf. Et que, au contraire, l’Etat devra se défaire auprès du privé de pans entiers de ses interventions actuelles, ainsi que d’une bonne part de son patrimoine. C’est-à-dire que grâce aux énormes donations consenties aux banques et aux grosses entreprises, provenant du contribuable et de la Banque fédérale, l’Etat pourrait permettre à « Wall Street » de racheter le pays par privatisation de tout ce qui peut l’être encore. Alors que les errements de la finance auraient dû conduire l’Etat à nationaliser largement, on pourrait au contraire assister à une incroyable paupérisation du secteur public, et à un transfert massif du pouvoir au profit des pillards patentés de l’industrie financière. En tout état de cause, la partie n’est pas encore jouée. Il n’est pas certain que le Président Obama se laisse complètement enfermer dans la logique de ce hold-up monumental, ne serait-ce que sous la pression d’un électorat qui pourrait trouver la potion exagérément amère. Et il est très probable que les 191 autres nations de la planète n’accepteront pas de se faire coloniser définitivement par les mercenaires de l’Oncle Sam. Même si, reconnaissons-le, la « nouvelle » politique de l’Amérique d’Obama ressemble étrangement à celle des années Bush…

jeudi 2 avril 2009 , par Jean-Jacques Jugie

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