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Une rentrée contrastée

Une rentrée contrastée

Les Bourses se réjouissent d’un apparent regain de l’activité industrielle, aux Etats-Unis et en Chine. Qui pourrait bien n’être qu’illusoire, car le chômage s’accroît. En revanche, l’Allemagne affiche une performance réelle qui surprend les Allemands eux-mêmes. Avec une amélioration de l’emploi. Les tensions dans l’Eurozone vont donc s’exacerber.

Il aura suffi de quelques statistiques jugées pimpantes pour doper le moral des Boursiers au tout début du mois de septembre. Non que les chiffres en cause (l’activité manufacturière aux Etats-Unis et en Chine) soient spectaculaires ; ils sont simplement supérieurs aux « attentes du marché ». C’est-à-dire que, une fois de plus, les prévisionnistes sont pris à contrepied. Soit parce que leur modèle d’analyse est foireux – ce qui est probable –, soit parce que les statistiques officielles sont fantaisistes – ce qui est possible. Que le fort rebond des marchés financiers intervienne précisément le jour de la rentrée économique, dans les grands pays occidentaux, constitue un facteur de suspicion légitime. Comme si la Providence avait voulu doper le moral des populations, contraintes d’abandonner le farniente estival pour retrouver une ambiance de travail pesante et incertaine. Au moins pour ceux qui ont encore un emploi : il s’avère en effet que l’accroissement de l’activité industrielle américaine s’accompagne d’une nouvelle vague de pertes d’emploi. Situation paradoxale que celle d’une croissance présumée soutenue par des licenciements réels…

Comme aucune basse manœuvre, aucun mensonge éhonté, aucune truanderie patente ne nous seront épargnés de la part de l’Oncle Sam, pour permettre à ce dernier de continuer à vivre aux dépens du reste du monde, il est raisonnable de considérer les « bonnes nouvelles » récentes avec circonspection. Et s’en tenir aux faits avérés : presque tous les Etats fédérés sont en faillite, reconnue ou en voie de l’être, et les services publics réduisent ou suppriment leurs bons offices ; l’Etat fédéral a cumulé la dette la plus importante de la planète au point que la FED est maintenant obligée de faire tourner la planche à billets pour alimenter le Trésor ; les ménages se paupérisent à une cadence accélérée et plus d’un million d’Américains seront délogés cette année, jetés à la rue sans ressources et la plupart du temps sans travail. Seul le secteur de la finance continue d’afficher une prospérité insolente, même si sa richesse est totalement fictive et qu’arrivera bien le moment où cette évidence sera reconnue et acceptée. Bref, avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de prendre pour argent comptant des informations dopées aux amphétamines de la propagande.

L’exception allemande

Sur le sol européen, c’est un autre scénario porteur de tensions qui se confirme. Le fossé qui séparait jusqu’à ce jour les pays industrieux du Nord des pays indolents du Sud se transforme en canyon. La publication récente de la performance allemande en donne l’illustration : la faiblesse relative de l’euro a boosté l’exportation de produits teutons (+8,2% d’avril à juin), qui jouissent d’une réputation justifiée. L’Allemagne bénéficie aujourd’hui du retour sur l’investissement réalisé dans les années Schröder, sous la forme d’une rigueur salariale acceptée par les syndicats – mais désormais remise en cause. Contrairement à la reprise d’opérette outre-Atlantique, la croissance allemande s’accompagne d’une réduction du chômage (7,6% de la population active à ce jour), même si une part importante des employés perçoivent des salaires historiquement bas pour le pays (20% touchent moins de 10 euros bruts de l’heure). Il n’est donc pas impossible que le regain de santé du pays (dont le PIB a chuté de 4,8% l’année dernière) s’accompagne de revendications salariales, motivées par l’ambition compréhensible d’appréhender « une portion supplémentaire du gâteau de la croissance », selon le mot d’un syndicaliste. Seulement voilà : les salariés allemands les moins bien payés sont quand même mieux lotis que bien de leurs homologues européens du Sud à des postes intermédiaires. Et cet énorme déséquilibre dans la création de richesses va nécessairement accroître les frictions entre Etats de l’Eurozone.

Avant l’intégration, un pays qui constatait un différentiel important de croissance entre ses diverses régions pouvait en compenser les effets par le biais de sa politique budgétaire, et ajuster en conséquence sa politique monétaire tant qu’il conservait la souveraineté en la matière. Avec l’euro, la politique monétaire « indépendante » s’impose à tous les Etats, c’est-à-dire qu’aucun d’entre eux ne peut l’adapter à ses besoins personnels. Disons crument que les plus puissants donnent le « la » et que les autres suivent la fanfare. Il ne reste plus à ces derniers que le seul instrument du budget et donc, en cas de vaches maigres, le recours exclusif à une pression fiscale et sociale massacrante. Qui renforce la tendance à la récession. C’est la saignée des médecins de Molière. A moins que les « riches » de l’Eurozone n’acceptent de mettre la main à la poche pour atténuer la douleur des « pauvres ». En l’état actuel, cette hypothèse n’est guère crédible : il suffit d’observer la campagne virulente qui a été orchestrée en Allemagne contre les membres du « Club Med » européen et autres « buveurs d’huile d’olive ». Entre les deux camps, la BCE dans son fortin : le dynamisme de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Autriche commanderait de hausser les taux ; la morosité ou la déprime de tous les autres encourage le statu quo. S’il n’était que psychologique, ce drame cornélien pourrait perdurer. Mais tel n’est pas le cas.

mardi 7 septembre 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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