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Tribulations boursières

Tribulations boursières

Il faut avoir le cœur bien accroché pour investir les marchés. Les dettes souveraines et les monnaies voguent sur les montagnes russes des émotions spontanées et de l’accumulation de doutes majeurs. Les déclarations supposées optimistes de l’OCDE ou des banquiers centraux viennent plutôt ajouter à la confusion.

A la naissance de l’euro, ses parrains enthousiastes le baptisèrent “monnaie forte”. Durant ses premières années, quelques faiblesses – bien pardonnables à un bambin – lui valurent d’être rétrogradé au statut de « monnaie solide », laissant quand même augurer une adolescence gaillarde, faute de pouvoir l’espérer herculéenne. Puis, il entra dans la catégorie de « monnaie stable », ce qui ne signifiait pas grand-chose en régime de changes flottants, mais voulait accréditer l’idée qu’il n’y avait désormais plus à redouter les crises imprévisibles de l’âge ingrat. Maintenant qu’il vient d’atteindre sa dixième année, l’euro a été relégué par Jean-Claude Trichet au rang de « monnaie crédible », une appréciation qui se situe, dans l’échelle de notation, juste avant « monnaie hypothétique » et pas très loin de « monnaie improbable ». Ce propos, publié par Frankfurter Allgemeine Zeitung, est ainsi complété : « En clair, ce n’est pas l’euro qui est en danger mais la politique fiscale de certains pays, qu’il faut prendre à bras-le-corps". On appréciera au passage l’utilisation hardie de la syllepse, cette figure de rhétorique qui permet ici à M. Trichet de poignarder ses victimes innommées avec la dague de la compassion. Chacun aura compris que la BCE n’entend pas protéger celles des politiques fiscales qui seraient « en danger » au sein de l’Union. Au contraire. Il s’agit d’avertir clairement les gouvernements concernés qu’ils vont devoir modifier profondément leur fiscalité, dans le sens de ponctions accrues, bien entendu. Après publication de ces déclarations martiales, l’euro s’est redressé sur les marchés. Et certains médias économiques ont attribué ce sursaut au label de « crédibilité » décerné par Jean-Claude Trichet, ce qui est totalement ingénu : son commentaire ressemble plutôt à celui de parents qui s’apprêtent à déshériter une progéniture par trop décevante. De fait, les marchés ont analysé les dires de la BCE comme un ultimatum adressé aux cigales européennes, d’avoir à instaurer sans tarder les restrictions qu’impose la nécessité de payer les créanciers. Un tel contexte illustre parfaitement la saillie d’un humoriste anglais ( dont on a oublié le nom – que ses ayant-droits nous pardonnent) : « Si je dois 10 livres à mon banquier, je ne dors plus. Si je lui dois 1 000 livres, c’est lui qui ne dort plus ». Après avoir salué l’appel à une rigoureuse austérité, les prêteurs ont fait un cauchemar et se sont demandé si la thérapie proposée, parfaitement conforme à l’orthodoxie dominante, n’emportait pas quelques dommages collatéraux. De la même façon que la saignée des médecins de Molière guérit la maladie par la mort du patient.

Prise de conscience tardive

Après la cure imposée aux Grecs, qui apparemment ont un peu de peine à supporter l’idée même du régime, après l’ordonnance sévère adressée aux Portugais et aux Espagnols, après la mise sous scellés des garde-manger irlandais, après publication du bilan de santé inquiétant des Italiens, une crainte sourde s’est répandue sur les places financières : que l’impécuniosité de quelques-uns ne se transforme en pandémie et affecte jusqu’aux Etats réputés sains, ceux qui se sont portés caution de leurs frères désargentés. Le raisonnement est parfaitement cohérent ; on s’étonne même qu’il ait émergé aussi tard. Car plus la masse de dette litigieuse s’accroît, plus la « garantie de dernier ressort » doit être élevée. A ce rythme, il faudra bientôt une caution intergalactique pour crédibiliser les emprunts souverains.

En foi de quoi les Bourses, particulièrement en Europe, se sont offert une belle glissade. Avant de retrouver une raison d’espérer. Ce n’est pas la publication des prévisions de l’OCDE qui en est responsable, bien que les économistes de l’Organisation aient rehaussé leurs perspectives de croissance, tout particulièrement aux Etats-Unis et au Japon. Sur la base des statistiques gouvernementales, dont la sincérité est sujette à caution – pour ne pas dire plus. Les économistes officiels félicitent l’Europe pour « les décisions très courageuses et très difficiles » de ses dirigeants en faveur de l’austérité. Pour améliorer sa performance (la croissance attendue est faible, mais positive), ainsi que son taux d’emploi (le chômage moyen s’inscrit à un plus haut historique de 8,5%), il lui faut s’engager dans la « flexibilité » du travail (c’est-à-dire la baisse des salaires) ; pour assainir les finances publiques, la méthode préconisée consiste à « privilégier les instruments qui nuisent le moins à la croissance ». En gros, après que ses revenus ont baissé et ses impôts augmenté, il faudrait que le pékin continuât de dépenser comme avant. La recette proposée est ainsi celle de l’omelette sans casser les œufs : l’OCDE ne rentrera pas au guide Michelin. En revanche, le Gouverneur de la Banque centrale chinoise est venu apporter un dessert roboratif aux marchés. Par son démenti des informations fielleuses (mais vraisemblables) du Financial Times, selon lesquelles la Chine craignait pour ses actifs libellés en euro, et cherchait à s’en défausser prestement auprès des banques étrangères. Tel n’est pas le cas, a affirmé sans rougir le Gouverneur : la diversification, telle est notre devise, a-t-il déclaré (en substance). Moralité : les marchés sont à ce point désorientés qu’ils assujettissent la santé du système financier aux humeurs des dirigeants chinois. Il est à craindre que la puissance de feu de l’Empire du Milieu ne soit surévaluée…

mardi 1er juin 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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