Accueil du site > > Sale temps pour (...)

Sale temps pour les retraites

Sale temps pour les retraites

Pour conforter nos régimes de pensions, il faudrait raisonnablement fixer à 70 ans l’âge de la retraite, ou matraquer les actifs de cotisations et d’impôts. Ou bien réduire les séniors à la mendicité. Autant d’hypothèses inacceptables. Si bien que les réformes a minima ne font que retarder la décision douloureuse d’une refonte du système.

Le marché des perles est depuis longtemps florissant. Les perles de langage, s’entend, pas celles que Cléopâtre dissolvait dans son apéritif vinaigré. Voilà maintenant presque cinquante ans que parut La Foire aux cancres, un recueil tombé dans l’oubli mais qui fit en son temps un tabac en librairie. On y trouve en particulier la saillie d’un collégien, demeurée célèbre : « Les trois grandes époques de l’Humanité sont l’âge de la pierre, l’âge du bronze et l’âge de la retraite. » Depuis lors, on aurait pu confectionner un collier de plusieurs rangs au colosse de Rhodes, avec les perles que les hommes publics ont polies sur le thème de la retraite. Car ce dernier constitue un sujet inépuisable de rapports, de livres blancs et d’initiatives législatives ; il est un motif récurrent de rodomontades d’opérette, de querelles syndicales, de grèves sur le tas et d’apostrophes au gouvernement ; il a justifié des torrents d’expertises et des océans de prospective, qui inondent des bibliothèques entières. Et pourtant, les réformes que chacun sait indispensables ne sont toujours pas prises : on s’est jusqu’à ce jour contenté de rapetasser la toile du dispositif, sachant pertinemment qu’elle menace de craquer d’un jour à l’autre.

Du reste, les déficits des régimes, que l’on n’attendait pas avant des lustres, nous ont fait la surprise d’une naissance prématurée : en 2010, le trou devrait représenter environ 30 milliards d’euros, ce qui n’est pas tout-à-fait négligeable. Est-ce à dire que les représentants concernés par le sujet sont incapables de concevoir le système approprié ? Que nenni. Sans être nécessairement des experts en économie et en démographie, tous les négociateurs disposent des ordinateurs qui vous disent à l’euro près quelle pension vous toucherez dans trente ans, sous réserve que les paramètres du modèle soient correctement évalués – ce qui est une autre histoire, bien entendu. Sachant que n’importe quel gouvernement peut se tromper de 100% dans les prévisions de croissance de l’exercice à venir, tout modèle de prospective, en matière de retraite, relève de l’usine à gaz. Une seule quasi-certitude statistique de long terme : la taille de la population concernée. On peut en effet prédire, avec une marge d’erreur très faible, combien survivront année par année – aux aléas près d’une pandémie meurtrière ou, plus prosaïquement, d’un conflit armé. Ainsi donc, l’équation à résoudre est ridiculement simple : il s’agit de décider combien toucheront les retraités, en fonction de l’âge auquel leurs droits seront ouverts et du niveau de la ponction qu’il faudra, en contrepartie, prélever ailleurs.

Redéfinir la solidarité

Dans les périodes moroses, comme celle que nous traversons, le confort sécuritaire du système par répartition devient évident (pour les retraités), même si la question de son financement reste en suspens. Quoi qu’en disent les financiers, et notamment les assureurs dont c’est le fonds de commerce, la capitalisation expose à des risques de marché inévitables que ne peut occulter l’affirmation selon laquelle, dans le long terme, la Bourse offre un rendement optimal. Les adeptes (obligés) de la capitalisation savent que leur train de vie souffre méchamment en cas de chute des marchés – et ils n’ont pas encore vu ce qui se passe en cas de vrai krach. Pourtant, l’argument « libéral » est imparable : la retraite par répartition coûte (aujourd’hui) environ 25% du salaire brut (cotisations salariales et patronales confondues). C’est beaucoup. Ainsi, sur la base du salaire moyen français (32 000 euros bruts, environ), quarante ans d’épargne à un rendement net moyen de 3%, à hauteur du quart de ce salaire, permettent de constituer un capital terme de…. 578 000 euros. De quoi voir venir, c’est certain, sous la réserve expresse que le rendement net en cause soit bien atteint. Ce qui, en dépit de sa modicité apparente, est très loin d’être acquis… On ne va pas réécrire ici les minutes de la controverse éternelle entre les tenants de la répartition et ceux de la capitalisation. Ce sont deux approches irréconciliables, chacune de ces deux techniques disposant d’arguments spécifiques.

Appréhendée sous l’angle politique, la question se résume ordinairement, quelle que soit la faction au pouvoir, à répondre au dilemme suivant : à qui va-t-on faire supporter le prix du maintien en l’état de notre système ? Compte tenu des certitudes démographiques et des aléas économiques, il n’y a pas de solution efficace qui ne soit massacrante pour les cotisants (forte hausse des cotisations), pour les retraités (forte baisse des pensions), pour l’ensemble des contribuables (fiscalisation du régime), ou pénalisante pour chacun d’entre eux. Voilà longtemps déjà que des voix raisonnables prêchent pour la mixité : la répartition pour garantir à chaque individu la même pension minimale (et évacuer en même temps les fortes inégalités entre régimes), le solde des besoins étant laissé à l’initiative individuelle, par la capitalisation ou tout autre moyen. Un tel dispositif pourrait naître un jour prochain, quand on connaîtra des désordres majeurs sur le marché de l’emploi, et qu’il deviendra indispensable de sortir de la logique du salariat. Il faudra alors créditer chaque citoyen d’un minimum vital, lui offrant l’opportunité d’un travail choisi – plus ou moins rémunérateur, certes, mais choisi. Et ce, depuis le début de sa vie d’adulte jusqu’à la fin de ses jours…

mardi 20 avril 2010 , par Jean-Jacques Jugie

Suite des dépêches