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Rating et guerre monétaire

Rating et guerre monétaire

La production de dettes est devenue l’industrie la plus prospère de la planète. Aux mains de Wall Street et ses affidés, qui fabriquent l’argent, ficèlent les deals, en font le négoce et notent les emprunteurs au gré des besoins du business. Derniers épisodes d’une guerre monétaire qui devrait s’achever par un brasier de toutes les devises nationales.

Bien des climatologues, qui subissent en ce moment l’humeur orageuse de leurs détracteurs (parmi lesquels d’honorables confrères), aimeraient pouvoir disposer de la même « expertise » que celle des agences de notation financière. Ces dernières agissent comme des météorologues qui décideraient de la survenance de la pluie ou du beau temps, sur simple publication d’un communiqué. Certes, sous un ciel serein, le jugement porté par les agences ne nous renseigne en rien sur la qualité d’une signature. Mais lorsque les avaries d’un émetteur deviennent notoires, il faut attendre l’abaissement de la note pour que le marché sanctionne vraiment les titres en cause. Une telle décision survient peu de temps après que les notateurs ont publiquement annoncé une probable correction, adressant ainsi aux investisseurs retardataires l’ultime signal pour l’ouverture des parapluies. Pour un observateur modérément critique, le « service » rendu par les agences de rating semble relever de la tartufferie hollywoodienne. Seuls peuvent se prévaloir d’un service les émetteurs eux-mêmes, lorsque leur réputation (ou l’importance des honoraires consentis) leur vaut une bonne note – ainsi nommée celle qui autorise les institutionnels à souscrire. Du papier que les banquiers peuvent échanger à la Banque centrale contre des liquidités : voilà pourquoi ils sont de très gros intervenants sur le marché quand l’Institut d’émission leur fait, comme aujourd’hui, la grâce de les refinancer à des taux ridiculement faibles.

Il n’est pas nécessaire de cultiver le mauvais esprit pour soupçonner une grande proximité d’intérêts entre les divers intervenants : ceux qui notent les titres, ceux qui les négocient et ceux qui les achètent. Une proximité que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de connivence, sans que l’on puisse trouver excessif un jugement aussi sévère. La pantalonnade des dirigeants de Goldman Sachs, devant le Sénat américain, donne la juste mesure du degré de moralité de l’industrie financière : le zéro absolu. A ce stade, il est permis de se demander si les intéressés appartiennent au même monde que le nôtre : les dire malhonnêtes n’a pas de sens, car ils ont effacé de leur logiciel cérébral le concept d’honnêteté, et regardent leurs juges avec l’ahurissement d’une poule qui a trouvé un couteau. Si l’on veut bien admettre que les Etats-Unis ne maintiennent aujourd’hui leur rang qu’au travers du statut privilégié du dollar, dont ils abusent avec un cynisme éhonté, et de l’usine à créer de la richesse virtuelle qu’est Wall-Street, le tout soutenu par la puissance (réelle) des armes, les hypothèses les plus extravagantes ne peuvent être écartées. Comme celle d’une Amérique devenue une entreprise de truanderie généralisée.

Vers l’embrasement

Le scénario du feuilleton des (petits) Etats exposés appelle quelques suspicions légitimes. Par exemple, il était depuis longtemps notoire que la comptabilité de la Grèce souffrait de lacunes regrettables, que la gestion publique y était pittoresque et la corruption institutionnalisée. Il n’était un secret pour personne que, la crise aidant, le pays se retrouvait rapidement en caleçons courts. Du reste, chacun avait tout loisir de comprendre l’acuité de la situation, à observer le ballet embarrassé des Etats-membres de l’UE venus au secours de la Grèce, avec l’empressement et l’enthousiasme que l’on sait…

Pourtant, les agences ont lanterné avant d’abaisser la note grecque, et ce en plusieurs étapes, comme si la solvabilité d’un Etat était à ce point volatile qu’il fallût suivre son évolution d’heure en heure, comme la fièvre d’un paludique. C’est évidemment ridicule. De la même façon, après quelques effets d’annonce, le Portugal était à son tour dégradé et, dans la foulée, son grand voisin l’Espagne, que l’on sait depuis longtemps atteint de la même affection que les Etats-Unis : l’explosion de l’endettement privé. Outre son impact sur la cotation de la dette souveraine, et par capillarité sur le cours des actions (notamment les banques, ces dernières ayant « profité » des taux extravagants de la dette grecque), cette pluie de mauvaises notes atteint directement la valeur de l’euro, sur la base d’inquiétudes bien compréhensibles.

A qui profite le crime ?

La focalisation sur la monnaie européenne permet opportunément de relâcher la pression sur le dollar, monnaie « pivot » du système et devise du plus grand emprunteur du monde, lequel ne pourra pas plus rembourser ses dettes que la Grèce. Accessoirement, l’attention se détourne aussi de la Grande-Bretagne, en cette phase d’élection, un pays qui apparaîtra bientôt aussi décavé que l’Islande.

Et que font Américains et Anglais ?

Ils font financer les dettes du Trésor par leur Banque centrale, ostensiblement ou en catimini – c’est-à-dire par la planche à billets. Comme hier la République de Weimar et comme aujourd’hui le Zimbabwe. Autant dire que les capitaux se réfugient maintenant dans les deux monnaies les plus pourries de la planète, ultime avatar de la guerre monétaire dont nous vous rebattons les oreilles dans ces colonnes depuis des lustres. Si bien que l’on ne peut plus douter de la survenance d’un Tchernobyl financier qui calcinera toutes les monnaies. La seule question est désormais de savoir quand il aura lieu. Au rythme actuel de décomposition du système, il est permis de supposer que nous n’attendrons pas très longtemps.

mardi 4 mai 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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