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Prévisions et « cygnes noirs »

C’est devenu un lieu commun que de brocarder les prévisions économiques ou boursières. Mais d’évidence, elles le méritent. Pourtant, l’exercice se perpétue avec la même tranquille confiance dans des modèles statistiques qui ignorent les « cygnes noirs », ces événements rares mais détonants.

Une particularité admirable de l’espèce humaine, c’est sa propension immémoriale à tirer des plans sur la comète. Personne n’échappe à ce travers, qui doit être inscrit dans le marbre de notre patrimoine génétique. Chacun nourrit des projets, des ambitions, des rêves voire des obsessions, qui tous se traduisent par des projections ésotériques. Dans la vie professionnelle, toutes les entreprises s’adonnent au prévisionnel d’activité pour (au moins) l’année suivante, et les cadres sont régulièrement confrontés à l’épreuve redoutable des objectifs (acceptés ou imposés).

Comme s’il suffisait de programmer ses vœux pour qu’ils se réalisent. Pas étonnant, en conséquence, que les Etats eux-mêmes se soumettent à l’exercice : il leur faut bien faire voter un budget précis, dont les recettes sont directement liées, par le biais des divers impôts et taxes, à la production de richesse du pays. Anticiper le taux de croissance d’une économie entière, c’est en quelque sorte agréger les prévisionnels plus ou moins chimériques de toutes les entreprises, les velléités dépensières des ménages, le moral chaotique des populations sans oublier les états d’âme du raton laveur, bien entendu. On s’en doute, l’exercice relève plutôt de l’alchimie, et les faits viennent ordinairement infirmer les prévisions, dans des proportions spectaculaires, le plus souvent. Il arrive cependant que ce qui a été prévu se réalise peu ou prou : c’est l’exception qui confirme la règle, le coup de chance, en quelque sorte, qui autorise alors le gouvernement à se gargariser de sa clairvoyance.

- On sait depuis belle lurette que l’avenir n’est pas prévisible, mais les économistes, armés de leurs séries statistiques, continuent de produire des prophéties qui sont reçues comme des certitudes. Surtout lorsqu’elles sont relayées par les politiques : souvenez-vous du courroux de dame Lagarde au seuil de l’été dernier : « J’ai dit que l’on fera entre 1,7% et 2,3% de croissance, et je ne me suis pas beaucoup trompée jusqu’à maintenant ». Passons. Il est vrai que les modèles statistiques se focalisent sur les distributions dites « normales », celles qui rangent proprement les données sur la rassurante courbe en cloche de Gauss. Tout le monde s’intéresse à l’intérieur de la cloche (les événements les plus probables), et délaisse les extrémités (les événements exceptionnels). Comme le fait observer Nassim Taleb dans son dernier essai(1), les faits ordinaires sont ennuyeux et ne nous apprennent pas grand-chose. Les faits rares, au contraire, ceux qu’il appelle les « cygnes noirs », ont une portée beaucoup plus considérable (favorable ou catastrophique), d’autant qu’ils sont imprévisibles. Taleb illustre son propos d’un exemple emprunté au philosophe Bertrand Russel, qu’il a transposé à la dinde américaine : chaque jour, avec une régularité métronomique, la dinde est généreusement nourrie par de « sympathiques membres de la race humaine ». Au fur et à mesure que le temps passe, elle peut donc légitimement (statistiquement) renforcer sa conviction qu’il en sera toujours ainsi. Sauf que le 1000ème jour, peu de temps avant Thanksgiving, couic ! C’est l’heure de l’abattoir. Pour une surprise, c’est une grosse surprise : un méchant cygne noir pour une dinde blanche…

- Et la Bourse ? Osons sortir de nos tiroirs les prévisions boursières des experts à la fin de l’année 2007, alors que de sinistres craquements s’étaient déjà fait entendre dans le système financier : on reste confondu par l’absence totale de clairvoyance des spécialistes. Aucun ne pressentait le cygne noir qui avait pourtant déjà pris son envol. Il ne faut pas s’en étonner outre mesure : les professionnels se montrent rarement (en public) franchement négatifs sur l’avenir des marchés, car il ne faut pas décourager les dindes acheteuses (de Carpentras ou d’ailleurs). Dans n’importe quel métier, il est malvenu de cracher dans la soupe : ainsi, les charcutiers ne font pas un plat des dangers présumés du cholestérol, et les vignerons ne nous saoulent pas avec les risques hypothétiques d’une consommation excessive de bibine millésimée.

- En tout cas, en ce début d’année, il semble bien que les prévisionnistes boursiers aient mis un peu d’Alcaseltzer eau dans leur mousseux prophétique. Ils n’ont pas osé ressortir les poncifs brandis lorsque la Bourse s’est écrasée, du style « il faut acheter au son du canon », ou « c’est lorsque la balle touche le fond qu’elle rebondit ». D’abord, parce que le canon continue de tonner, et ensuite parce que personne ne sait à quelle profondeur se situe le fond. Toutefois, la presse financière américaine a publié les paris de certains pronostiqueurs notoirement connus, qui escomptent un rebond de 40% du Dow Jones en 2009. Les homologues européens se montrent au contraire modérément… modérés, dans le style normand bien élevé : « si les cours devaient à nouveau refluer, ce serait alors une excellente opportunité d’achat ». Meilleure qu’aujourd’hui, assurément... Bref, emprisonnés dans leur statut de « sachants », nos spécialistes se sentent contraints de délivrer des prédictions. Alors que, pour rester en paix avec la science et avec leur conscience, chacun devrait avouer simplement : « Je ne sais pas ». Mais combien sont-ils à savoir qu’ils ne savent pas ?

(1) Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne Noir, La puissance de l’imprévisible, Les Belles Lettres, 2008

vendredi 16 janvier 2009 , par Jean-Jacques Jugie

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