Accueil du site > > Marianne et le (...)

Marianne et le hamburger

Marianne et le hamburger

Les Gaulois étaient, paraît-il, spécialistes de la chicane. Leurs lointains descendants ont manifestement hérité de ce travers. Alors qu’un naufrage majeur menace, les voilà qui s’écharpent sur la grossesse publicitaire de Marianne. Et sur la spécialisation hallal du hamburger dans la bonne ville de Roubaix. Déroutants, ces Hexagonaux…

Nous autres Français aimons bien monter en épingle les événements insignifiants, ou dit autrement, faire tout un fromage avec du petit-lait. Cela fait pas mal de temps que Marianne était restée à l’écart des querelles nationales, et voilà tout à coup qu’elle emplit l’espace médiatique, si l’on ose dire. Car elle apparaît un peu partout, près du terme d’une grossesse métaphorique, pour promouvoir un « Grand emprunt » réduit à des proportions plus conformes à l’état des finances nationales. Pas de quoi fouetter un chat, penserez-vous : Marianne a été régulièrement mobilisée dans le passé lorsque la Nation avait besoin de sous. Sauf que, au cas d’espèce, le pékin ne pourra souscrire directement (la procédure est trop lourde, ça coûte trop cher et on peut encore s’arranger autrement) : la pub n’est donc pas susceptible de favoriser la levée de fonds. Elle sert donc à autre chose : si l’on était aussi suspicieux que l’Opposition, on pourrait craindre qu’il s’agit là d’un acompte pour la campagne des régionales, opportunément réglé sur fonds publics. Mais notre gouvernement est bien trop sourcilleux dans l’utilisation des ressources communes pour se risquer à une telle rouerie.

Du reste, les principales critiques se placent sur un autre terrain : la Marianne en cause est tout de blanc vêtue, jusqu’au bonnet phrygien. Pas une once du rouge révolutionnaire que la tradition lui accorde : elle est ainsi suspecte de fricoter désormais avec les ci-devant de l’Ancien régime. Eh bien, c’est du joli. Et une partie de notre population lui reproche d’être de pur type caucasien, ce qui évidemment constitue une insupportable provocation discriminatoire à l’égard de ceux qui ont une autre origine. Pour ne pas être en reste, les ligues féministes s’élèvent contre l’usurpation de la maternité à des fins propagandistes, et y relèvent une intention délibérée d’humiliation. Au fond, ce n’est pas si mal vu : pour l’occasion, Marianne a été engrossée par les banquiers et va accoucher d’une dette obèse. En termes d’image, on peut rêver mieux. Bref, il semble bien que la cellule « communication » de l’Elysée ait raté l’opportunité d’économiser un million d’euros (le coût de la campagne en cause). A moins que l’intention n’ait été d’occuper le terrain des médias avec autre chose que la dette du pays. Auquel cas, reconnaissons-le, c’est parfaitement réussi.

L’hallali du burger

Comme si les sujets de division n’étaient pas suffisamment nombreux dans l’espace public, voilà qu’une chaîne de restauration vient innocemment jeter de l’huile sur les fourneaux avec son hamburger. Il s’agit de l’enseigne Quick – majoritairement détenue par la Caisse des dépôts et consignations – qui a décidé d’expérimenter, sur des emplacements bien spécifiques, la distribution exclusive de produits halal. On ne sera donc pas étonné que Roubaix ait été privilégiée dans un tel test, eu égard à la densité de population concernée par une alimentation « islamiquement correcte ». L’opération relève de l’élémentaire bon sens commercial et chaque citoyen, indirectement actionnaire de la firme, devrait se réjouir d’une initiative de nature à doper les ventes de l’enseigne. D’évidence, tel n’a pas été le cas. Selon certains, la disparition du bacon dans le hamburger constituerait « une grave dérive communautariste contraire aux principes républicains ». Rien de moins. A croire qu’il faudrait inscrire le droit au cochon dans notre Constitution. Les esprits pragmatiques penseront qu’il est aisé de réconcilier les uns et les autres, en offrant au consommateur le choix entre la formule halal et son homologue au bacon. C’est exactement ce que Quick a proposé à l’origine, mais sans succès. Pour des raisons bien compréhensibles. Si vous produisez des légumes « bio », mieux vaut ne pas les cultiver derrière une usine de pesticides : votre crédibilité en souffrirait, quand bien même seriez-vous scrupuleusement vigilant face au risque de contamination. De même, la seule proximité de la moindre cochonnaille disqualifie d’emblée le caractère halal, et aucune gousse d’ail ne permet de s’en prémunir.

L’histoire ne précise pas l’intensité des dommages collatéraux résultant de la privation de bacon. Mais jusqu’à nouvel ordre, la distribution de hamburgers ne relève pas du service public. Il est donc vain et inutile de s’insurger contre la stratégie commerciale parfaitement cohérente de l’enseigne Quick. Nul ne peut reprocher à nos charcutiers de ne pas ouvrir un magasin à La Mecque, ni à la grande distribution de négliger le Sahara. Cela ne suppose de leur part ni la haine de Mahomet, ni le mépris des Touareg ; c’est une simple question de marché. Pour le reste, manger un hamburger halal à Roubaix relève désormais de la culture dans cette ville. En foi de quoi n’est-il sans doute pas très opportun d’aviver des querelles entre communautés pour une simple tranche de lard. Et pour les accros irréductibles au cochon, reste la solution du sandwich au saucisson, représentant emblématique de la gastronomie bistrotière française, celle qui aurait bien aimé bloquer l’invasion du hamburger yankee. A Roubaix, à Poitiers et ailleurs…

droit photo : infreequentable.over-blog.com

dimanche 28 février 2010 , par Jean-Jacques Jugie

Suite des dépêches