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Les banques déstressées

 Les banques déstressées

Sans surprise, nos banques ont réussi avec mention l’examen des stress tests. Qui démontrerait leur résistance aux vents mauvais. Mais pour réussir, il n’était même pas indispensable de se montrer poli avec les examinateurs. Une mise en scène destinée à rétablir la confiance dans le système financier. Un nouveau pari. Très risqué.

Que pouvait-on raisonnablement attendre des stress tests bancaires européens ? Dès lors qu’il était convenu que l’information devait être rendue publique, il n’y avait d’autre issue que d’obtenir des résultats lénifiants, avec juste quelques recalés pour rendre l’affaire crédible. Les autorités politiques et monétaires sont entièrement d’accord sur un point : le retour de la confiance est nécessaire à la reprise économique, et c’est sur cette reprise que se fondent les uns et les autres pour anticiper un sauvetage définitif d’une industrie financière objectivement sinistrée. En foi de quoi était-il nécessaire de véhiculer la conviction que les banques de la Zone sont suffisamment robustes pour affronter des temps difficiles. Notamment les établissements français, dont Dame Lagarde, jamais en retard dans la propagande dont elle s’est fait une spécialité, nous avait assuré qu’ils passeraient l’épreuve haut la main, bien avant que les résultats ne soient publiés.

Comment donc est-il possible d’afficher une telle sérénité ? Il suffit pour cela de placer la barre suffisamment bas pour que seules les rosses cagneuses soient empêchées de passer l’obstacle. De la même façon qu’il est facile de démontrer l’amélioration du niveau culturel des populations, en rendant l’épreuve du baccalauréat aussi ardue qu’une devinette de classe maternelle. Les organes de supervision ont ainsi étalonné leurs curseurs de façon à ce que toutes les institutions financières, ou presque, entrassent sans coup férir dans le tableau d’honneur. Seulement voilà : à l’examen desdites conditions, il apparaît clairement que les stress tests en question, réalisés sur plus de la moitié des banques européennes en moins de temps qu’il faut à l’une seule d’entre elles pour arrêter son bilan, que ces tests, donc, empruntent davantage à la mascarade qu’à la rigueur minimale requise par un audit.

Simple formalité

En premier lieu, le niveau de « dureté » des hypothèses conjoncturelles. Pour la France, le scénario du pire retient une croissance de 0,7% cette année et un repli de 0,1% l’année prochaine. C’est-à-dire, sur les deux exercices, mieux que la simple stagnation qui eût déjà été optimiste à la lumière des enseignements de l’histoire. Ensuite, la bienveillance des évaluateurs s’est focalisée sur les portefeuilles de dettes souveraines des banques : normal, elles détiennent de gros paquets d’emprunts d’Etat. La question est ici d’étalonner la probabilité de défaut souverain en cas d’aggravation de la situation présente. Les auditeurs ne sont manifestement pas stressés : le plus mauvais score est attribué à la dette grecque, affectée d’une décote de 23,1%, c’est-à-dire plutôt moins que leur cotation actuelle. Autant dire que dans l’esprit des notateurs, la défaillance de la Grèce est impossible, tout comme celle du Portugal (14%) ou de l’Espagne (12,3%). Car les précédents sont sans appel : le défaut souverain se paie ordinairement par une amputation de 40% à 80% des créances. Mieux encore, un distinguo scabreux a été opéré entre les titres détenus dans le banking book (le portefeuille bancaire, réputé stable), qui recueille plus de 80% des obligations en cause, et le trading book (le portefeuille de négociation, spéculatif) qui regroupe le solde. La décote ne s’applique qu’au trading book, c’est-à-dire à moins de 20% de l’exposition réelle… Dans le cas des emprunts grecs, par exemple, l’impact de la défaillance est ainsi comptabilisé au taux de 4,15% de l’encours total, ce qui est totalement grotesque. Surtout à l’examen de cette réalité dérangeante, tout particulièrement pour les banques françaises : le leverage ratio, qui mesure leur ratio d’endettement. En moyenne, nos établissements affichent un ratio de 35, c’est-à-dire que leurs engagements représentent 35 fois les fonds propres. Il suffit ainsi qu’elles perdent environ 3% sur leurs actifs pour griller totalement leurs fonds propres et se retrouver en faillite.

Autant le préciser d’emblée : en cas de durcissement de la crise, une telle hypothèse est hautement probable. Et encore doit-on noter que le calcul de ces fonds propres s’opère de façon très extensive, selon la définition dite « Tier One », comme vient de le confirmer le Comité de Bâle, tout affairé à préparer le contenu du dispositif « Bâle III » qui va définir la future réglementation applicable aux banques et réputée « sécuritaire ». Américains et Japonais ont obtenu que soient intégrés aux fonds propres les crédits d’impôt justifiés par les pertes antérieures ; les Européens – Français, notamment – ont arraché l’intégration de leurs titres de participation dans les filiales financières étrangères. Sportif. Et d’une façon générale, toutes les créances « de qualité », même sur des entreprises, peuvent subir le même traitement enviable. L’esprit général de cette « réglementation » pittoresque, c’est qu’il faut permettre aux établissements financiers de se refaire une santé par les mêmes moyens que ceux qui ont conduit récemment au désastre. Sur la supposition, ambitieuse pour ne pas dire extravagante, que l’essentiel de la crise est derrière nous et qu’il convient en conséquence de se monter suffisamment souple pour que tout puisse revenir comme avant. Il est difficile de prédire combien de temps durera l’expérience. Mais comme le pari est aussi risqué que celui des subprime et leur titrisation, il est permis de se montrer très circonspect quant à son succès.

vendredi 6 août 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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