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Les armées monétaires en marche

 Les armées monétaires en marche

Voilà bien des années que ces colonnes ont annoncé la guerre des monnaies, potentiellement aussi dévastatrice que le feu nucléaire. Après quelques escarmouches, nous voici maintenant entrés dans une phase d’affrontements plus musclés. La concertation de façade n’a pas résisté à la tentation du chacun pour soi. Ça va chauffer…

Il semblerait que le FMI se réveille doucement d’une longue léthargie. Son directeur en titre, le Français Dominique Strauss-Kahn, vient en effet de déclarer au Financial Times : « Il y a clairement l’idée qui commence à circuler selon laquelle les changes peuvent être utilisés comme une arme de politique économique ». Si l’idée ne fait que « commencer à circuler », c’est que les analystes du Fonds monétaire international n’ont pas mis le nez dans leurs dossiers depuis pas mal de temps. Disons depuis mars 1973, date officielle de l’adoption des changes flottants, c’est-à-dire d’un non-système se substituant au Gold Exchange Standard, dynamité le 15 août 1971 par Nixon avec l’apostasie de la convertibilité du dollar en or. Depuis lors, les monnaies ne sont plus étalonnées ; ou plutôt, elles continuent d’être référencées au dollar, dont le cours évolue comme l’humeur d’une princesse capricieuse. Si les marchés étaient aussi « efficients » que le prétendait Milton Friedman, ardent théoricien des changes flottants, le monde se serait accommodé sans heurts d’un régime monétaire dans lequel l’étalon de mesure est à géométrie variable. Mais autant qu’on en puisse juger, la thèse du gourou des Chicago boys s’est révélée foireuse, même pour les Américains auxquels ses bienfaits supposés étaient destinés. Il fallut en son temps les Accords du Plaza pour brider l’ascension du billet vert : la coordination des banques centrales fut à ce point efficace qu’elle rendit rapidement nécessaires les Accords du Louvre, destinés à enrayer… la chute de la monnaie américaine. Puis vint le temps du « Serpent monétaire européen », destiné à stabiliser les taux de change à l’intérieur du Vieux continent, qui a abouti à la plus efficace des stabilisations : la création de la monnaie unique, laquelle maintenant suscite de nouveaux déséquilibres.

Ayant acquis le statut de marchandise commune, au même titre que le pétrole, le tourteau de soja ou la carcasse de porc, les monnaies ont ainsi offert un formidable terrain de jeu à la spéculation internationale. Les moyens déployés par les marchés, tant en volume de capitaux qu’en instruments financiers sophistiqués, en témoignent : les transactions quotidiennes sur les devises sont considérablement plus élevées que celles nécessitées par les seuls besoins commerciaux. Il en est résulté que le pouvoir des instituts d’émission, même coordonné, ne peut plus s’opposer efficacement à la force des « marchés » pour stabiliser les taux de change. En supposant que les banques centrales se montrent loyales à l’égard de leurs consœurs dans le respect des actions concertées : il semble bien qu’en son temps, l’échec des Accords du Louvre (qui précipita le krach boursier de 1987) soit imputable à la tentation de « jouer perso » – notamment de la part des autorités étasuniennes. Le phénomène n’est donc pas nouveau : avec les changes flottants, la monnaie est bel et bien une arme de guerre économique, dont la portée est proportionnelle à la place qu’occupe la devise en cause dans les échanges internationaux. Eu égard au statut privilégié du dollar, il est donc clair que les Etats-Unis sont les mieux placés pour profiter de la manipulation de leur devise.

Le bancor réhabilité ?

Voilà des lustres que l’on a, dans ces colonnes, annoncé la guerre monétaire comme l’étape ultime inévitable de la compétition économique : dommage pour lui que le FMI ne soit pas abonné à ce journal. Car le modèle américaniste repose sur l’obsession exclusive de retirer le maximum de valeur ajoutée du minimum d’investissement. On se doute dans ce contexte que l’industrie soit désormais négligée : elle nécessite de gros capitaux, de la sueur et des larmes, pour des bénéfices de gagne-petit. La finance, en revanche, offre des leviers spéculatifs extraordinaires, qui donnent en outre l’opportunité à un pays disposant de la monnaie universelle d’acheter le capital des autres avec une devise artificiellement dopée, ou de leur vendre ses propres dettes avec une devise que l’on va déprécier.

On en revient ainsi aujourd’hui aux mêmes préoccupations que celles discutées autrefois à Bretton Woods. Qui firent passer à la trappe la solution keynésienne du bancor, une monnaie internationale distincte de celle d’un Etat souverain : il est assez probable que cette option soit prochainement remise sur le tapis, quand la chienlit en cours sur les marchés des changes aura dégénéré. Car tous les Etats qui en ont les moyens, financiers et juridiques, font donner de leur banque centrale pour tenter d’infléchir le cours de leur monnaie – entendez par là que l’objectif est de la faire baisser. Contre l’artillerie lourde, les pays émergents se battent à la fronde : taxation des capitaux entrants, droits sur les importations. Sans grand succès. La Chine, accusée de dumping sur la parité du yuan, notamment par les Américains, joue sur le velours de la non-convertibilité de sa monnaie. C’est sa façon de répondre à Ben Bernanke, le patron de la FED, qui a été très clair lors de la dernière réunion des banquiers centraux. Il a dit en substance à ses collègues : mes chéris, soit vous relancez vos économies par n’importe quel moyen, soit j’imprime une montagne de dollars qui vous ruinera tous. Et que fait-il ? Vous le savez déjà : il a lancé les rotatives.

Par Jean-Jacques JUGIE

mardi 12 octobre 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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