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Le Livret A et la poule-au-pot

Il y avait environ 46 millions de Livret A à la fin de l’année dernière, c’est-à-dire que rares sont les nourrissons qui n’en sont pas pourvus. Et le nombre va monter avec la banalisation de sa distribution. Si la fixation de son taux donne lieu, chaque fois, au même psychodrame, on va économiser sur notre budget cinéma. Sympa.

Depuis que le Livret A est distribué par tous les établissements financiers, pas un de vos banquiers n’a oublié de vous proposer le sien, en tous points identique à celui que vous possédez depuis belle lurette. Peut-être même en avez-vous déjà plusieurs, en dépit de la règle selon laquelle chaque citoyen ne peut détenir qu’un seul Livret à son nom. Bercy a annoncé qu’il organiserait des battues régulières contre les multi-détenteurs éventuels, grâce au fichier FICOBA qui recense les titulaires de comptes bancaires : les contrevenants sont exposés à une amende forfaitaire de 2% sur le ou les livrets surnuméraires, les intérêts versés étant alors soumis à imposition. Sauf lorsqu’il s’il s’agit du cumul d’un Livret A et d’un Livret bleu tous deux ouverts avant le 2 septembre 1979. Selon la DGI, il y avait environ 8 millions de livrets irréguliers à la fin de l’année dernière, un chiffre qui devrait logiquement prospérer avec la campagne vigoureuse que mènent les banques. Si l’on suppose que les doublons sont aux mains d’épargnants qui n’ont pas assez d’un seul livret (plafonné à 15 300 euros) pour loger leurs petites économies, les services fiscaux auront un avantage évident à mener une traque consciencieuse des doublons : cela représente un gisement d’amendes et d’impôts que l’on peut situer entre 2 et 3 milliards d’euros. Vous voilà prévenu : eu égard aux sommes en cause, le Trésor devrait renoncer à sa bienveillante négligence antérieure. L’épargne réglementée étant une denrée rationnée, les gourmands seront désormais sanctionnés. Et voilà qu’en prime, la rémunération même du Livret A vient de faire l’objet d’un psychodrame, qui aurait tenu le public en haleine, selon la croyance de nos éminences dirigeantes.

Un taux réglementé

- S’agissant d’un taux réglementé, celui du Livret A est dépendant de la décision politique. Pour échapper aux dissensions que provoque assez régulièrement le sujet, un arrêté de janvier 2008 a établi une formule de calcul permettant d’éviter les discussions, et ainsi protéger les décisionnaires derrière une barrière de technicité. Sont ainsi pris en compte les taux à trois mois (Euribor) et les taux au jour-le-jour (Eonia), ainsi que la tendance de l’inflation sur l’année qui précède. Bien que frappée au coin de l’arbitraire (la rémunération du Livret A se fait à la quinzaine, une durée sans rapport aucun avec les références retenues), l’âge du capitaine de Matignon n’entre pas en ligne de compte : dommage, car il évolue lentement et à un rythme entièrement prévisible. Ainsi donc, en vertu de l’arrêté précité, la rémunération du Livret ressortait à 1,98%, arrondis à 2% comme le prévoit le texte. Pas mal en ce moment, pour un taux net et de l’argent toujours disponible, même si c’est une chute brutale par rapport aux 4% précédents. Pourtant, l’Elysée s’est affranchi de la règle récemment posée, en fixant à 2,5% ce taux dès le mois de février. La Banque de France, à qui revient la mission de proposer le taux « calculé », s’est hâtée de ratifier et de justifier la décision présidentielle. On pourra toujours arguer que le dévoiement de la forme est secondaire, puisqu’il est aisé au Gouvernement de modifier par arrêté un arrêté antérieur. C’est vrai. Mais alors, au cas d’espèce, quelle urgence justifiait donc cette façon de décider dans l’instant, et de faire valider postérieurement la décision par les instances appropriées ? Est-elle du même ordre indéchiffrable que la hâte affichée pour la loi sur l’audiovisuel, mise en application avant son vote complet ? Le mystère demeure. Au fond, ce coup de pouce au Livret A ne dessert vraiment que… l’objet auquel il est destiné, à savoir le financement du logement social, puisque le coût de la ressource se renchérit. Les collecteurs et les épargnants se réjouiront, bien entendu.

- On peut donc légitimement supposer que la décision souveraine du président Sarkozy de passer outre la règle posée, ridiculisant au passage l’annonce préalable de son Premier ministre, démentant ses propres fulminations à l’égard des banques pour qu’elles baissent leurs taux, sacrifiant l’intérêt général en pénalisant le logement social, on peut supposer, donc, que le Président a voulu montrer son pouvoir de générosité à l’égard du bon peuple (tout le monde, ou presque, détient un Livret A), comme le bon Roi Henri avec sa poule-au-pot du dimanche. Si tel est le cas, la campagne de communication est plutôt couteuse. Elle l’est d’autant plus que c’est un encouragement explicite à l’épargne, en des temps où on l’on souhaiterait que le consommateur claque ses sous au lieu de les empiler comme des noisettes. Dans la phase dépressive du cycle où nous sommes entrés, il est tout-à-fait évident que la rémunération du Livret A se révèle très avantageuse, car les prix continuent d’être aspirés à la baisse. Mais rien n’est éternel en ce bas monde, et l’on ne peut durablement s’enrichir en dormant, comme le dénonçait un autre avocat-président, quand bien même s’agirait-il de la petite épargne. Un jour prochain, l’inflation reviendra probablement au galop, et il vaudra mieux alors abroger l’arrêté que l’Elysée a si ostensiblement snobé. Car même à 30% d’intérêt, chacun préfèrera alors dépenser ses sous. En s’offrant une poule-au-pot tous les jours, et un chapon le dimanche. Bon appétit !

lundi 26 janvier 2009 , par Jean-Jacques Jugie

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