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Le G7 et les oies du Capitole

Le G7 et les oies du Capitole

Pendant que les cégétistes défilaient sous les frimas français, les « géseptistes » ronronnaient sous la tiédeur romaine. Eclairante métaphore de ce que vit le monde d’aujourd’hui : une totale incompréhension entre les populations et leurs élites. Il semble que celles-là appréhendent mieux les dangers que celles-ci. Déroutant.

Les Italiens sont peut-être dans une situation économique plus périlleuse que la plupart de leurs frères européens. Mais au moins disposent-ils d’un avantage unique : Rome. Une ville magique. Quiconque a été nourri de culture classique retrouve dans chaque recoin de l’Urbs quelque référence aux grands auteurs latins et aux imperatores qui ont forgé notre Histoire. Si bien qu’à Rome, le visiteur se laisse gagner par le sentiment d’une grande continuité, d’un monde immuable ; pas de trace de la chute de l’Empire romain à Rome, pas de signe tangible que les sociétés ont traversé depuis lors des crises terribles qui ont causé de profonds ravages. Sans doute ce sentiment a-t-il anesthésié les participants au dernier G7, prélude au grand raout convoqué début avril sous la forme d’un G20, avec pour mission impérative de mettre un terme à la chienlit actuelle. Heureusement, ce sommet se tiendra à Londres : le climat britannique rafraîchira la propension au benign neglect de nos dirigeants, et la légendaire perfidie d’Albion, européenne sans être européiste, cousine de l’Amérique mais fielleuse à l’égard de sa famille, devrait encourager chacun à se tenir sur ses gardes. Et à prendre conscience, espère-t-on, que les embarras du moment ne sont pas dus à une panne de carburateur, mais que le véhicule, communément appelé capitalisme financier, a rendu l’âme dans le courant de l’année 2007. Et que toute tentative de réparation s’avère vaine, tant par le coût prohibitif qu’elle engendrerait que par l’improbable fiabilité du bricolage.

Manifestement, les « géseptistes » romains n’ont pas ouï les oies du Capitole, entendons par là l’agitation qui gagne de nombreuses sociétés, sur des motivations plutôt confuses, convenons-en, mais qui témoigne de la très nette montée en puissance d’un sentiment d’injustice délibérée du système en vigueur. Le dernier G7 confirme l’impression qui domine depuis le début de la crise : le désarroi des « élites ». Lequel renforce précisément toutes les théories du complot : le pékin ne peut pas croire que nos éminences ne savent que faire pour s’y opposer efficacement. C’est pourtant le cas, si l’on en juge aux poncifs mal équarris qui ont ponctué le dernier sommet. De la même façon qu’il ne suffit pas à une banque d’employer quelques petits génies du calcul différentiel pour se protéger de la faillite (c’est plutôt le contraire, apparemment…), de même, à leur poste, tous les Chefs d’Etat n’ont démontré qu’une seule capacité exemplaire : celle de se faire élire. Ils ont donc compris mieux que les autres les ressorts de la conquête du pouvoir, c’est entendu. Pour le reste, rien ne prouve qu’ils soient plus pertinents que la bonniche du cousin du palefrenier du Prince de Galles.

Capitalisme sans capital

Ainsi donc, « la stabilisation de l’économie mondiale et des marchés financiers reste notre plus haute priorité », affirment nos grands leaders. On n’attendait pas moins d’eux qu’ils s’en préoccupassent. Encore que l’ordre de leurs priorités ait été inversé et leur qualification présentée de façon approximative. Dans une économie libérale, la « stabilisation des marchés financiers » ne relève pas de la puissance publique, mais des marchés eux-mêmes. Et entre nous, un tel objectif est sans fondement : lesdits marchés prospèrent précisément sur leur instabilité. C’est plutôt le système financier qui a besoin d’être stabilisé, entendons par là qu’il doit être rendu opérationnel. Car c’est bel et bien le grippage des rouages du crédit qui pose aujourd’hui problème : aux marchés financiers, admettons-le, mais surtout à l’économie de production. Aucune entreprise ne peut désormais fonctionner sans concours financiers extérieurs. Et comme s’est instaurée la mode d’un capitalisme sans capital, c’est-à-dire doté d’un minimum de fonds propres (au nom du merveilleux effet de levier sur les résultats, et donc sur les dividendes et les bonus du management), aucune grande firme ne peut survivre sans un gros paquet d’emprunts. Il en va de même pour les PME, tout particulièrement françaises, même si leur sous-capitalisation est imputable à des raisons historiques différentes.

Cela dit, soyons juste : les ministres des Finances ont reconnu que « des réformes urgentes du système financier international sont nécessaires ». Bon, ils ne sont pas aveugles. Et ils ajoutent : « Nous avons pris collectivement des mesures exceptionnelles pour répondre à ces défis et nous réaffirmons notre engagement à agir ensemble en utilisant une palette complète d’outils pour soutenir la croissance et l’emploi et renforcer le secteur financier ». Bon, bon. Des mesures exceptionnelles. S’il s’agit de celles déjà adoptées à l’égard des banques, on veut bien admettre qu’elles le sont, exceptionnelles. Par leur montant. Mais la masse de dettes étant exceptionnellement plus élevée, ainsi que les pertes bancaires restées à ce jour planquées sous le tapis, il faut craindre que la « palette » mobilisée soit impuissante à permettre le retour de la « stabilité » Tout cela ne condamne pas pour autant le dogme capitaliste. Simplement, l’argent n’a pas été mis là où il fallait qu’il fût. Si au lieu de débiter du crédit à la sulfateuse, les banques avaient davantage joué un rôle d’intermédiation pour collecter des fonds propres au profit des entreprises, il y aurait moins de dettes au bilan de ces dernières, moins de volatilité sur leur valorisation, moins de risques de naufrage. Mais moins de « rendement » apparent sur les fonds propres, en échange de dividendes plus récurrents et représentatifs d’un profit réel. L’ennui, c’est qu’en dépit de ses éminentes qualités, le capitalisme n’a pas la capacité de remettre la pâte dentifrice dans le tube.

Dommage : il risque de perdre ses dents.

mardi 4 mars 2008 , par Jean-Jacques Jugie

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