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La victoire de Pyrrhus Obama

La victoire de Pyrrhus Obama

Après une bagarre homérique, le président Obama a enfin obtenu le vote de sa loi sur l’assurance-maladie. Une victoire qui va renforcer l’agressivité des Républicains, la division des Démocrates et l’exaspération de l’opinion, très partagée sur le sujet. Pour une victoire historique, le prix à payer est exorbitant. Mais inévitable…

Une « victoire historique »

C’est en ces termes que la presse mondiale, quasi-unanime, a accueilli le vote, par le Congrès américain, de la réforme de l’assurance-maladie dont le président Obama avait fait un cheval de bataille. La petite histoire ne donne pas le détail des innombrables tractations, marchandages, promesses et menaces qui ont été nécessaires pour parvenir à un résultat… mitigé : 219 voix pour, 212 contre à la Chambre des représentants, la majorité se situant à 216. Si aucun Républicain n’a voté en faveur du texte, 34 Démocrates s’y sont opposés, ce qui est finalement conforme à l’état de l’opinion sur ce texte : selon les plus récents sondages, 55% des Américains se déclarent opposés à la réforme. En l’état actuel , le caractère « historique » du texte est d’apporter une couverture maladie aux 32 millions de citoyens qui en sont dépourvus, car trop pauvres pour s’en offrir une, mais pas assez pour bénéficier du système Medicaid en vigueur, ouvert aux plus défavorisés. Le système est financé conjointement par Washington et les différents Etats. Quatorze de ces derniers, au moment où ces lignes sont écrites, ont déjà manifesté leur intention de saisir la Cour Suprême, au motif que cette loi serait inconstitutionnelle – sur la base d’arguments que seuls peuvent apprécier les juristes yankees.

L’esprit général du texte est qu’aucun individu, ou presque, ne soit dépourvu d’assurance-maladie, ce qui est une ambition honorable à l’aune de la sensibilité européenne. Mais pas du tout à celle de la majorité des Américains, pour des raisons assez contradictoires (jusqu’à l’accusation d’Antéchrist à l’encontre du Président…). Car la mise en place de cette mesure s’accompagnera d’une hausse des impôts pour certains (grogne des plus aisés qui sont concernés), par une baisse des prestations du dispositif Medicare (grogne des retraités qui en bénéficient) et par une hausse sensible du chiffre d’affaires des assureurs auprès desquels les prestations seront sous-traitées (grogne des nombreux critiques de l’affairisme triomphant). Avant même que les modalités d’application du texte soient arrêtées – avec le risque d’en dénaturer l’esprit – la « victoire historique » d’Obama apparaît plutôt comme un facteur supplémentaire de division, au sein d’une société qui se fragmente en de multiples foyers de ressentiment. Comme en témoigne la puissance du mouvement « Tea Party » qu’aucune des deux grandes factions politiques n’a réussi à contrôler, car il véhicule surtout de violentes rancœurs à l’égard du modèle de société : nombreux sont ceux qui ont maintenant compris que le « rêve américain » était brisé. Que « le système est cassé », comme le répètent les bonnes âmes de Washington et d’ailleurs.

Autisme et connivence

Il est frappant de noter que lors de leurs dernières présidentielles respectives, Américains et Français ont choisi un candidat se réclamant de la « rupture ». De chaque côté de l’Atlantique, les attentes d’un changement radical étaient fortes, démontrant par là que les populations perçoivent mieux le sens de l’Histoire que leurs élites politiques. De chaque côté de l’Atlantique, le président élu a cherché à se ménager les bonnes grâces de son opposition. L’un en cajolant le « consensus bipartisan », l’autre en pratiquant l’« ouverture ». Dans les deux cas, le scrutin suivant a sanctionné une pratique qui passe pour une connivence épicière sans souci de l’intérêt général. Ainsi, dans le Massachussetts, fief démocrate depuis la nuit des temps, le fauteuil de feu Ted Kennedy est revenu à un Républicain. Ainsi, lors des récentes régionales françaises, snobées par le plus grand nombre, un tsunami d’opposition a laminé la quasi-totalité des positions de la majorité.

Cela ne signifie aucunement que les Américains regrettent soudainement le règne d’un G.W Bush de sinistre mémoire, ni que les Français se soient massivement pris d’affection pour un Parti socialiste vierge de tout programme, mais perclus de luttes intestines. C’est simplement que les uns et les autres manifestent une profonde défiance à l’égard de leurs représentants, quelle que soit la faction ; qu’ils sont en plein désarroi devant l’indolence popote des politiques face au désastre en cours de développement. Conscient des ferments de dislocation de la société, Obama a cru bon d’endosser le costume de Lincoln, père de l’unité américaine. Une référence qui pourrait se révéler prémonitoire : si Lincoln unifia bel et bien l’Amérique, ce fut à l’issue de la Guerre de Sécession. La survenance d’une guerre civile de même nature semble peu probable – encore que…–, mais une « guérilla contre le système » est largement prévisible, qui ne sera sans doute pas achevée au terme du mandat d’Obama. Si bien que ce dernier passera, au mieux, pour un demi-Lincoln. Et au pire, pour un complet Pyrrhus.

lundi 29 mars 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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