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La note de Pekin

La note de Pekin

Branle-bas de combat dans le milieu très fermé des agences de notation. Un petit nouveau vient bousculer le jugement (critiquable) des notables. Avec des arguments bien étayés. Dagong Global Credit Rating marque l’entrée de la Chine dans le pré carré américain. Un événement qui dépasse largement la dimension symbolique.

A n’en pas douter, les temps changent. Voilà longtemps que le « modèle » occidental, largement inspiré de l’américanisme, triomphait dans tous les domaines. Celui de l’économie, d’abord : la production de richesses constitue le premier indicateur du bien-être des populations ; elle conditionne l’enveloppe budgétaire du pays et par là son potentiel militaire. L’implosion du système soviétique a sacralisé le capitalisme de marché. Celui de l’organisation politique, ensuite : la démocratie à l’occidentale a été promue au rang de système universel indépassable même si, comme les piles Wonder, elle s’use sacrément dès que l’on s’en sert. Celui des courants intellectuels et scientifiques, enfin : d’abord européenne, la source du rayonnement de la pensée s’est déplacée dans la sphère américaine. Les Etats-Unis étant devenus l’arbitre des élégances, aucune thèse nouvelle ne pouvait prospérer sans avoir reçu l’imprimatur de l’Oncle Sam ; c’est lui qui distribue les bons points et les bonnets d’âne, avec le discernement et le sens de la nuance que l’on apprécie tellement dans la culture yankee. En particulier, ce sont les critères étasuniens qui depuis longtemps étalonnent la qualité de la gestion des entreprises et des Etats : les States ont établi un monopole de fait sur les agences de notation, dont on a pu, ces derniers temps, juger la pertinence des observations...

Et c’est là qu’une petite bombe vient d’exploser, juste sous la fenêtre de l’orgueilleux tribunal des convenances gestionnaires. Un nouveau venu prétend bousculer les usages anciens et secouer la poussière des méthodes de notation, accusées de favoriser exagérément les notables. Comme si un roturier australien venait bouleverser le classement de 1855 des grands bordeaux ; certes, l’Américain Parker est parvenu à imposer sa grille de dégustation, mais au moins a-t-il eu l’élégance de ne pas trop égratigner les seigneurs du vignoble français. Pour la notation des signatures souveraines, la Dagong Global Credit Rating, agence chinoise nouvellement créée, bouscule le protocole avec la vulgarité du parvenu. Mais aussi avec la rigueur du chercheur impétueux, qui s’emploie à débarrasser les thèses de son maître des scories que la routine, la négligence et la « bienpensance » ont laissé se sédimenter. Il en résulte des notations désobligeantes à l’égard de certaines grandes nations arborant un AAA officiel : la France, en particulier, se trouve rétrogradée, avec la Grande-Bretagne, au rang de AA. Ce n’est pas tout-à-fait le Tiers-Etat, mais ce n’est plus la Noblesse. Un statut toutefois plus honorable que celui de la Belgique, l’Espagne et l’Italie, affublés d’un A- par Dagong, et ainsi relégués dans le camp des pouilleux. Avec son approche, l’agence chinoise ne pouvait raisonnablement maintenir les Etats-Unis sur le trône des emprunteurs irréprochables : déclassés au rang de AA, ils conservent toutefois une note qui leur permet de sauver la face. Et qui prévient la critique de partialité dont l’Agence aurait inévitablement hérité en cas de jugement plus sévère.

La hiérarchie bousculée

Toutefois, la note attribuée par Dagong à l’Amérique pèche peut-être par générosité, si l’on se réfère aux plus récentes statistiques officielles, qui ont soufflé un vent glacial sur les marchés financiers. Preuve que les analystes tardent à admettre que la première économie du monde se trouve engagée dans une spirale dépressive dont elle ne sortira pas de sitôt. Les commentateurs propagandistes ont relevé que l’activité industrielle avait en juin augmenté de 0,1%, alors que les « attentes « se situaient à -0,1%. Mais c’est négliger le fait que le résultat a été obtenu par un surcroît important de production d’électricité, imputable à la canicule : les appareils de climatisation ont fonctionné à plein régime. Pour l’activité manufacturière proprement dite, celle dont les Etats-Unis n’ont cessé de se défausser par délocalisation forcenée, les résultats sont partout bien inférieurs aux pronostics. Il est donc illusoire d’espérer une amélioration sensible du marché de l’emploi ; illusoire de ce fait d’escompter le soutien par la consommation des ménages, car le carburant du dernier plan de relance est en train de s’épuiser. La seule option que les autorités envisagent désormais, c’est le recours encore plus massif à la planche à billets. Une telle stratégie n’est ordinairement pas favorable à la tenue de la devise du pays qui l’adopte, ni à la qualité de sa signature… En tout cas, personne, dans la « presse pravda », ne s’est hasardé à railler la prétention chinoise à noter les pays occidentaux. C’est à la fois reconnaître que la méthodologie retenue par Dagong est défendable et même pertinente, et aussi accepter la légitimité de l’entrée de la Chine dans le club très fermé de ceux qui sont autorisés à délivrer un label, c’est-à-dire qui ont le droit de critiquer leurs contemporains. La création de cette agence n’est en rien anecdotique. Elle nous paraît au contraire représenter un véritable saut quantique de la Chine dans la sphère d’autorité à laquelle appartiennent les nations dont le jugement est attendu, écouté et respecté. On peut s’attendre en conséquence à ce que les vues chinoises, en matière de gestion publique, prennent rapidement de l’importance. Même s’il n’est pas garanti que l’ultra-pragmatisme de Pékin soit la réponse appropriée aux embarras de notre époque.

mardi 20 juillet 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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