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La Grèce sur l’os

La Grèce sur l'os

A force de trop dépenser, on finit par manquer d’argent. C’est ce qu’aurait prophétisé la Pythie de Delphes, si les comptables publics grecs l’avaient consultée. Au lieu de cela, la ruine du pays expose ses citoyens à de cruels sacrifices, les Européens à une solidarité de façade, et l’euro à la frénésie des spéculateurs. La chienlit s’installe.

Convenons-en : La Grèce n’est pas un modèle d’orthodoxie en matière de gestion publique. A y regarder de près, Athènes ne fut vraiment prospère que dans sa période Antique, lorsque le travail était assumé par les esclaves et que les seules activités honorables, pour le citoyen, se résumaient à la politique, à la philosophie et à la guerre, bien entendu. Ayant depuis lors renoncé à l’esclavage, le pays manque de moyens pour entretenir les philosophes, les militaires et les services publics. Seuls les politiques tirent encore leur épingle du jeu, au travers d’une corruption qui dépasse, dit-on, la moyenne générale des autres pays de l’Union Européenne – pourtant élevée. Bref, il en résulte une telle gabegie que même les comptables publics n’y retrouvent pas leurs petits, au point de ne pouvoir garantir que le déficit annoncé pour 2009 (12,7% du PIB) donne bien une image sincère de la réalité des finances.

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Est-ce une surprise ? Pas vraiment. La Grèce fait partie de la Communauté européenne depuis 1981 et lorsqu’elle adopta l’euro, vingt ans plus tard, on entendit des ricanements jusqu’aux confins de la toundra sibérienne : il paraissait improbable que le pays fût en situation de respecter la discipline de Maastricht, avec un outil statistique digne d’un claque de quartier et une solide tradition de « Club Med » dans la gestion publique. Les ricaneurs ont eu raison, même si la plupart des Etats de l’Union sont aujourd’hui en infraction avec lesdits critères. Mais il aura fallu attendre le développement de la crise en cours pour acter une situation dangereusement dégradée depuis longtemps. Ainsi, c’est dans une ambiance de règlement judiciaire, avec poursuite de l’activité, que le pays se voit contraint d’adopter une panoplie de mesures supposées prévenir la banqueroute. Cela représente pour les Grecs de douloureux sacrifices, même si personne ne croit sérieusement à la possibilité, pour le pays, de retrouver un déficit de 3% du PIB en 2012, comme l’a promis son Premier ministre.

La saignée

Par sa rigueur, le plan de redressement annoncé est susceptible de mécontenter (presque) tout le monde. En premier lieu, les fonctionnaires, dont les rémunérations seront bloquées et les primes écornées : ils sont du reste déjà en grève, au moment où ces lignes sont écrites. Ensuite, les contribuables, avec une augmentation de l’impôt sur le revenu, de la taxation immobilière et de la propriété foncière. Outre la promesse d’une plus grande rigueur dans la chasse à la fraude, avec l’analyse des éléments du train de vie et des pressions sur le petit commerce (taxis et marchands ambulants devant être pourvus de… caisses enregistreuses !). L’Eglise orthodoxe, enfin, puissante et opulente, sera soumise à imposition de ses (nombreuses) propriétés foncières. En prime, il est question d’augmenter le taux de la TVA… Il faut supposer que la Grèce ne compte aucune grande entreprise, ni la moindre trace d’activité financière : le plan les épargne pudiquement.

Voilà qui donne le ton des « mesures d’assainissement » susceptibles d’être prises un peu partout en Europe, et en premier lieu dans les Etats-membres qui sont les plus exposés (Espagne, Portugal, Irlande, Grande-Bretagne). Une stratégie en droite ligne, si l’on ose dire, du Traité de Lisbonne, qui a consacré le dogme hyper-libéral au sein de l’Union, au moment où s’impose l’évidente nécessité de renoncer à ses outrances. Parmi lesquelles il convient de relever la spéculation, celle qui permet aujourd’hui à la plupart des banques de la planète de présenter des résultats d’exploitation ébouriffants, faute de pouvoir en dire autant des bilans. L’accroissement du risque-pays, réel ou supposé, donne l’opportunité de massacrer les emprunts souverains, de faire mousser les CDS qui y sont attachés (correspondant à une assurance contre la défaillance éventuelle), de faire monter les taux de financement du pays concerné et enfin d’attaquer la devise sous-jacente, l’euro en l’espèce, redorant pour l’occasion le blason du dollar américain – au nom de la fuite vers la qualité ! On croit rêver, sachant que la devise US est à ce jour plus risquée que le dollar zimbabwéen, tombé si bas qu’il ne lui est guère possible de souffrir davantage. Les sommes engagées dans ces opérations spéculatives sont énormes ; autant d’argent (de crédit) consacré à la déstabilisation au lieu d’être affecté à l’économie productive.

En tous cas, après avoir annoncé que la Grèce était assez grande pour se débrouiller seule, les autres Etats de l’Union se sont empressés de lui témoigner leur solidarité, au constat de l’ampleur de l’attaque des vautours. Un scénario que nous avions pronostiqué dans ces colonnes et que les autorités eussent été inspirées de prendre en compte, afin d’éviter de valider la martingale catastrophiste des spéculateurs. Vous aurez observé que l’élément moteur de ce soudain consensus, obtenu bien à contrecœur et sans contenu tangible (l’aspect technique de l’aide est plus complexe qu’il n’y paraît), c’est l’éclat de la monnaie commune, ce totem que tous révèrent avec une foi aveugle – alors qu’il est promis, comme toutes les devises de la planète, à la combustion : on ne fera pas l’économie de la reconstruction du système monétaire mondial. Mais à atermoyer, on s’expose aux séismes à attendre de la défaillance prochaine de l’Espagne (pour l’euro), de la Grande-Bretagne (pour la livre) et… des Etats-Unis pour le dollar. Un sinistre feu d’artifices.

mercredi 17 février 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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