Accueil du site > > La Chine en tungstèn

La Chine en tungstène

 La Chine en tungstène

Après les critiques sur la supposée sous-évaluation de sa monnaie, qui lui permet d’inonder la planète de ses produits manufacturés, voilà que la Chine est maintenant accusée de sevrer le monde entier de ses matières premières. Les « terres rares », en particulier, dont l’industrie de pointe est friande. La tension monte.

Si vous n’avez jamais entendu parler de la bastnäsite, de la monazite et du xénotime, si vous ignorez les particularités du cérium, du thulium et du lutécium, il est temps de vous familiariser avec le tableau des éléments. Car ces métaux, classifiés « terres rares » sans l’être nécessairement, ont une commune particularité, celle d’être produits à 95% par la Chine. De même que le germanium (79%), composant essentiel de la fibre optique ; l’indium (60%) indispensable pour les cellules photovoltaïques et les écrans plats ; le gallium (83%) pour les DVD, ainsi que le lithium pour les puces et les batteries, le magnésium pour les boîtiers électroniques, et le tungstène pour les têtes de missiles (accessoirement pour la fabrication de faux lingots d’or, car il présente la même masse volumique que le métal précieux). Bref, une large part de nos joujoux technologiques, militaires ou pacifiques, dépend des exportations chinoises des métaux en cause. Et précisément, le pays avait annoncé, dès 2009, sa volonté d’épargner ses ressources réputées non renouvelables, soumettant ainsi les pays industriels à la diète forcée. Ce n’est pas que la Chine soit le réceptacle unique de ces matières devenues essentielles, mais les mines anciennement exploitées ailleurs ont depuis longtemps été fermées pour cause de médiocre rentabilité. Au vu de l’envolée des prix, il est assez probable que des réouvertures auront lieu, mais l’extraction minière est un processus lent à mettre en route et généralement gourmand en capitaux.

En attendant, la pénurie organisée renchérit considérablement les approvisionnements et provoque de multiples récriminations. Notamment au Japon, qui a annoncé une coopération avec les Etats-Unis pour « s’engager dans une diplomatie plus diversifiée en matière de terres rares », dit-on officiellement, ce qui ne signifie pas grand-chose, sinon que les protagonistes menacent de changer de crémerie – encore faudra-t-il en trouver d’autres qui soient ouvertes, ce qui ne sera pas facile, même avec la diplomatie sophistiquée de l’Amérique. Quoi qu’il en soit, tout le monde a bien compris le fond du problème et la stratégie sous-jacente de l’Empire du Milieu, qui s’est empressé de répondre à ces vraies-fausses craintes : le commerce des terres rares ne sera pas « un outil de marchandage », selon le ministère de l’Industrie pékinois. Il faut donc comprendre exactement le contraire : les grands pays de l’ancien monde sont étroitement dépendants de la Chine pour la fabrication de produits industriels dont la demande reste forte, et qui génèrent une confortable valeur ajoutée. En foi de quoi la fourniture des métaux appropriés passera par des arrangements circonstanciés.

Le droit du sous-sol

Du reste, « l’outil de marchandage » a déjà été sorti de sa remise. Curieusement, juste après l’arraisonnement d’un chalutier chinois par les autorités japonaises, dans un espace maritime dont la territorialité est contestée, la livraison de terres rares à destination du Japon – gros consommateur – se sont brusquement taries. Peu après, alors que les Etats-Unis venaient de lancer une enquête sur des subventions censément illégales à l’industrie « verte » chinoise, l’Oncle Sam a brusquement été privé de ses livraisons. S’il s’agit de simples coïncidences, elles sont troublantes. Les contentieux vont donc vraisemblablement se multiplier, dans le sillage de celui lancé, voilà plus d’un an, par l’UE et les Etats-Unis réunis, devant… l’OMC, au motif que la Chine « limitait ses exportations de terres rares ». Voilà qui témoigne, à n’en pas douter, du grand désarroi dans lequel se trouve le commerce mondialisé : le pays est accusé de dumping monétaire qui favorise l’exportation de ses produits manufacturés, et l’on comprend les plaintes de ceux qui en souffrent, ainsi que le recours au tribunal de l’OMC. Mais que l’on puisse reprocher à ce même pays de ne pas vendre suffisamment (de matières premières, en l’espèce) aux pays qui en réclament, voilà qui est une approche extensive du « droit » de l’acheteur.

Ce juridisme confusionniste devrait remettre sur le devant de la scène une préoccupation qui refait surface chaque fois que le pétrole atteint de nouveaux sommets, et que l’on s’empresse d’oublier pudiquement dès que la tempête se calme : le droit de propriété sur les ressources non renouvelables. Qu’un pays puisse rançonner la planète entière parce que les aléas de la géologie l’ont doté de telle ou telle matière précieuse, voilà qui est déjà discutable. Mais que des entreprises privées puissent s’approprier des réserves que la nature a mis des millions d’années à constituer, et les exploiter sans souci du lendemain, c’est assurément très critiquable. La Chine se situe finalement à mi-chemin du problème soulevé : l’exploitation minière est intégralement revenue dans le giron de l’Etat. Qui entend gérer ces ressources en fonction des besoins de son propre pays – lesquels croissent à grande vitesse, s’agissant des métaux en cause. L’approvisionnement en matières premières constitue, sur le plan historique, un argument récurrent des conflits. Des conflits armés, s’entend. Le contrôle des ressources pétrolières est depuis longtemps le motif non avoué de la plupart des épisodes guerriers. Contrairement à ce que disait Céline, l’Histoire repasse régulièrement les plats. Et les repassera sans doute aussi longtemps que les richesses naturelles ne seront pas considérées comme un bien collectif.

Par Jean-Jacques JUGIE

mercredi 3 novembre 2010 , par Jean-Jacques Jugie

Suite des dépêches