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L’or noir s ’évapore

L'or noir s 'évapore

A ausculter en permanence le bilan des banques et les comptes nationaux, on finit par oublier les angoisses pétrolières. Le pic de production est-il proche ? Oui-da, disent les spécialistes américains. Si l’on n’est pas ratiboisé par la crise financière, la pénurie d’énergie nous mettra sur le carreau. Encourageant.

Si l’on en croit l’étude récente de l’Agence de l’Energie américaine, le « pic pétrolier », ce moment critique qui caractérise le maximum du potentiel de production de brut, serait atteint au cours de l’année… 2012. Un millésime décidément porteur de toutes les angoisses : il suffirait que se produise le dixième des calamités qui nous sont promises pour nous encourager, dès aujourd’hui, à préparer le salut de notre âme. La détermination du pic pétrolier relève manifestement d’une science aussi controversée que la climatologie : voilà longtemps qu’il est annoncé comme imminent et nous ne l’avons toujours pas atteint. Toutefois, contrairement à la perspective de voir la Terre transformée en poêle à frire, l’assèchement progressif des énergies fossiles relève de la certitude.

En supposant que ce fameux pic soit vraiment à nos portes, il y a matière à nourrir quelques inquiétudes. Car la planète ne s’est pas réellement préparée à une situation de pénurie pétrolière, comme en témoigne la structure du parc automobile mondial, lequel absorbe la plus grosse part de la production d’or noir. Et comme les populations des pays émergents deviennent de plus en plus prospères, elles rêvent d’imiter les Occidentaux en général, et les Américains en particulier, en faisant l’acquisition d’un ou plusieurs véhicules, ce qui continue de constituer le signe le plus ostensible de la réussite. On a beau jeu, nous autres anciens nantis, de clamer aux nouveaux riches qu’ils adorent de faux dieux et que la bagnole ne fait pas le bonheur. Rien n’y fait, pas même notre (mauvais) exemple : les Français ont massivement renouvelé leur automobile en mars et, autant que l’on sache, les voitures électriques sont largement minoritaires. Notre espèce est réputée ingénieuse, mais elle n’a toujours pas réussi à trouver un substitut efficace aux énergies fossiles pour abreuver les véhicules. En foi de quoi est-elle logiquement condamnée à payer prochainement son carburant au prix d’un grand cru, sachant que les plus grosses réserves de pétrole sont aujourd’hui répertoriées dans les schistes bitumineux, où le coût moyen de transformation se situe autour de 120 dollars le baril.

Une alternative douloureuse

Dans une étude qui date maintenant de plus de cinq ans, Robert Hirsch, spécialiste de ces questions et qui œuvrait alors au sein du Département américain de l’Energie, annonçait que le pic était imminent et qu’il faut au moins dix ans pour se préparer correctement à sa survenance. Faute de préparation, les conséquences économiques et sociales de la pénurie relative seraient catastrophiques. Lorsque le rapport en question fut publié, il jeta un tel froid au sein des milieux gouvernementaux que l’on se hâta de l’enfouir pieusement sous la pile des dossiers à oublier. Et en dépit des plans sporadiques visant à économiser le pétrole et à promouvoir les énergies renouvelables, en dépit de la distribution d’aides publiques destinées à perfectionner la traction électrique, il semble bien que l’on ait préféré croire que le Père Noël nous amènerait à temps un lot de nouveaux gisements. Pourtant, les alertes ne cessent de sonner un peu partout et rendent crédible la proximité de la phase redoutable du déclin de la production de pétrole. Bien que nombre d’économies sur la planète soient aujourd’hui en récession, la demande de brut continue de croître. Certes, l’aggravation probable des difficultés devrait finir par stabiliser, voire faire régresser cette demande. Mais après ? Si, comme tentent de nous le faire accroire nos gouvernements, la situation finit par se rétablir comme au bon vieux temps, comment s’y prendra-t-on pour relancer la machine avec une énergie fossile en déclin, sachant que l’on ne dispose pas vraiment de plan B pour opérer la substitution ?

Finalement, sous réserve que les anticipations américaines soient pertinentes, l’avenir qui nous est promis semble bien sombre. Ou bien la crise financière perdure et c’est la récession pour une durée indéterminée. Ou bien le système financier se rétablit et c’est la récession garantie pour cause de pénurie d’énergie. Bref, que l’on soit optimiste ou pessimiste, on en arrive à la conclusion de Paul-Emile Victor : « Les optimistes pensent que tout est foutu et que l’on finira par manger de la m… Les pessimistes craignent qu’il n’y en ait pas pour tout le monde ». Tout ceci corrobore le sentiment déjà largement exprimé dans ces colonnes : le paradigme dominant, en matière économique, est promis à l’agonie. Car d’une part, les excès commis par le capitalisme financier ne sont désormais plus solubles dans un retour en grâce de la réglementation, que du reste Sœur Anne ne voit toujours pas venir. D’autre part, l’état d’épuisement des ressources naturelles est parvenu à un tel degré qu’il est illusoire de prétendre au maintien de notre mode de consommation. De telles perspectives ne présentent pas que des inconvénients : avec une nourriture frugale et beaucoup de marche, nous allons améliorer notre santé ; avec le rationnement de l’électricité, nous allons redécouvrir le charme des veillées à la chandelle ; avec le coût exorbitant du transport aérien, nous allons enfin pouvoir découvrir notre quartier et faire connaissance avec nos voisins. Si ça se trouve, ils sont charmants...

mardi 20 avril 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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