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L’euro en guerre

L'euro en guerre

Le mieux est l’ennemi du bien, dit l’adage. Après le sursaut européen, (presque) concrétisé par la création d’une société à solidarité limitée, les partisans d’une Union politiquement intégrée polissent leurs arguments. Au motif de muscler l’euro, entré dans une nouvelle phase guerrière contre le dollar. De gros dégâts en perspective.

Les financiers sont-ils inconséquents ? La question mérite d’être posée après les péripéties récentes du feuilleton grec. Menacée d’asphyxie, le Grèce a provoqué un vent de défiance en Europe, devant le risque que la possible défaillance de l’un de ses membres ne compromît la cohésion de l’ensemble. Et que l’un après l’autre, les « maillons faibles » ne fissent l’objet d’une restructuration de leur dette, ou ne fussent contraints d’abandonner l’euro. En foi de quoi les Bourses firent un aimable massacre des créances et des actions de l’Eurozone et vendirent par brassées la monnaie unique. Devant la menace d’un embrasement catastrophique, l’Union parvint, en un seul week-end, à surmonter ses préventions et ses différends, en décidant la création d’un fonds d’intervention virtuellement crédité de 750 milliards d’euros. Ce fonds serait destiné à financer ceux des Etats-membres confrontés à des besoins pressants, auxquels « le marché » imposerait alors des conditions usuraires. Ce mode opératoire, rendu alambiqué par le verrouillage des traités fondateurs – interdiction du soutien direct entre membres –, a introduit l’institutionnalisation salutaire du principe de solidarité communautaire.

Il est en effet permis de s’étonner du fait que la construction européenne, présentée par ses zélateurs comme un puissant courant d’amitié et de bonnes affaires entre les populations concernées, ait pu exclure de ses statuts le soutien mutuel en cas de coup dur. Sans doute faut-il voir dans cette prohibition le témoignage de la lésine précautionneuse des Etats réputés « forts », à l’égard des petits nouveaux enrôlés dans l’Eurozone. Ces derniers étaient admis à utiliser la porcelaine et l’argenterie des Princes, mais il fallait s’assurer qu’ils ne dérobassent point les couverts : on n’est jamais assez prudent en invitant à sa table des manants. Mais ce qui devait arriver arriva : enivrés par l’aisance avec laquelle ils pouvaient emprunter, à des conditions inespérées, les anciens pauvres se sont pris pour des nouveaux riches. Et avec cet afflux d’argent, ils ont privilégié la consommation à l’investissement. Aujourd’hui, pour mériter la solidarité de leurs amis européens, il leur est demandé de sacrifier aux créanciers une large part des revenus de leur travail. Sans quoi la signature des cautions, déjà suspecte, deviendrait elle-même sulfureuse. Mais voilà : après avoir accueilli le plan de sauvetage dans l’allégresse, les marchés se sont gravement interrogés : et si les pouilleux n’acceptaient pas de se faire dépouiller ? Bonne question, à laquelle les Bourses ont répondu par une série de replis massifs.

Vers la destruction mutuelle ?

D’honorables commentateurs expliquent que notre malaise actuel provient d’une tare de naissance de l’Europe. Faute d’intégration politique, il ne peut y avoir de coordination budgétaire appropriée, donc de politiques économique et fiscale authentiquement communes – et à ce titre supposées efficaces. Pour ces analystes, et pour bon nombre de dirigeants, la crise offre donc un « tremplin » pour parvenir à cette intégration politique que les populations ont massivement snobée dans le passé. Alors même que le fédéralisme américain est menacé par de multiples velléités sécessionnistes, la « solution » chez nous serait de constituer un véritable Etat européen, un super-machin. Tel est en filigrane le vœu de Jean-Claude Trichet, le Gouverneur de la Banque centrale européenne, qui pose sans ambages les jalons du processus : « Nous devons faire un bond en avant dans la surveillance mutuelle des politiques européennes en Europe. Nous avons besoin de meilleurs mécanismes pour prévenir et sanctionner les écarts de conduite » déclare-t-il à la presse allemande. Dans cet esprit, il faut donc créer un pôle de « bonne gouvernance » qui puisse « sanctionner les écarts de conduite » : voilà les termes qui caractérisent la conception répressive d’une Union idéale, celle que déploient les marchés financiers, et donc leurs parrains banquiers centraux. Le pékin doit payer son tribut de sueur et de liberté.

Dans le même temps se poursuit dans la violence la guerre monétaire qui oppose les Etats-Unis au reste du monde. Une guerre à laquelle participe activement Paul Volker, éminent past-président de la FED, lorsqu’il évoque dans une conférence à Londres « une possible désintégration de l’euro ». Des propos outranciers qui électrisent le marché des changes, on s’en doute. Dans ce bras de fer entre monnaies qui sont toutes promises à la destruction, les marges de manœuvre sont serrées : la défiance à l’égard de l’euro a certes pour effet de sanctifier le dollar, agonisant, comme ultime refuge monétaire. Mais la dépréciation de l’euro face au billet vert favorise les exportateurs de la Zone, et par corollaire pénalise l’industrie US – sauf celle de la finance. La stratégie américaine consiste donc à décrédibiliser l’euro afin de capter le maximum des flux de capitaux internationaux, mais sans l’affaiblir au point de faire de l’Europe un concurrent commercial imbattable. De la corde raide, assurément. Voilà pourquoi Obama se montre si empressé d’encourager l’austérité chez les Européens, en se faisant l’apôtre de la rigueur… ailleurs que chez lui. Mais l’Oncle Sam ne pourra pas pour autant échapper à la loi commune : l’austérité est la punition infligée aux populations dont les dirigeants ont trop longtemps ignoré la rigueur.

lundi 24 mai 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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