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L’entreprise chosifiée

L'entreprise chosifiée

Quel est l’avenir d’une société où l’objectif individuel se réduit à l’obsession exclusive d’entasser le maximum d’argent, par n’importe quel moyen ? Les développements récents de l’actualité démontrent que les élites, de la politique et des affaires, réduisent l’entreprise à un objet purement spéculatif. Ce qui emporte quelques inquiétudes majeures.

Les tribunaux américains sont probablement débordés, car il leur faut maintenant plusieurs années pour se saisir d’un dossier brûlant. Tel celui de Goldman Sachs (GS), champion de l’ingénierie financière mondiale, pour son rôle majeur dans le déclenchement de la crise des subprime. Tout le monde sait, depuis 2008, que l’un des principaux fonds incriminés, le désormais célèbre « Abacus », avait été conçu par GS sur la demande expresse de John Paulson. Ce dernier, gestionnaire de hedge funds, anticipait avec pertinence l’imminence du krach immobilier US. De façon à en tirer le maximum de profit, il demanda à GS de mettre en place un fonds de créances immobilières très risquées : en se gavant de CDS adossés à ce fonds (une « prime d’assurance » financière contre les risques de défaut), Paulson pouvait escompter un formidable effet de levier, pour peu que son pari soit gagnant. Il le fut, comme chacun sait.

L’ennui dans cette affaire, c’est qu’il a bien fallu trouver des acheteurs pour le fonds Abacus, et un assureur pour couvrir les CDS. Pour les convaincre, il a donc été nécessaire de leur présenter le produit sous un jour favorable : nul investisseur n’achète sciemment des titres promis à la débâcle ; nul assureur ne garantit, moyennant une prime dérisoire, un risque dont la survenance est très probable. Il en résulte que pour répondre efficacement au souhait de l’opérateur Paulson, GS se devait d’enfumer les autres. Une telle évidence s’imposait dès le début de l’affaire ; il a pourtant fallu attendre deux ans et demi pour que l’autorité de marché, la SEC, se saisisse du dossier. Pourquoi si peu de hâte ? Poser la question, c’est enfoncer la porte ouverte de la suspicion légitime d’un lien de connivence à tous les niveaux de l’édifice de la finance. D’autant que la réaction de la SEC se produit à un moment tout-à-fait opportun : la publication, par ses propres services, d’un rapport démontrant que les hautes autorités de l’organisme étaient conscientes, depuis 1997, du fait que le banquier Stanford pratiquait la martingale de Ponzi. De la même façon qu’elles avaient pudiquement « couvert » les agissements de Madoff. Certes, les dirigeants de la SEC concernés ne sont plus en poste, mais l’action contre GS permet de focaliser l’attention sur d’autres turpitudes que celles de la haute autorité de contrôle…

Dérive du sens

Nous parvenons désormais à un stade où la meute, attaquée de toutes parts, commence à se retourner contre ses propres membres : le gang de Wall Street n’a pas de code d’honneur. Du reste, il suffit d’écouter la « défense » de Lloyd Blankfein, le président de GS, pour se rendre compte à quel point toute préoccupation éthique a disparu de l’horizon des managers. Selon lui, sa banque s’est adressée à des investisseurs professionnels. Lesquels, par définition, savent ce qu’ils font. Ou devraient le savoir… Sous entendu : s’ils se font allumer, c’est leur problème. Le sien, c’est de capter de l’argent, par n’importe quel moyen, afin de satisfaire les attentes des actionnaires et de soigner le bonus de ses mercenaires. Tout le reste n’est que littérature, c’est-à-dire pas grand-chose à l’aune des financiers yankees.

Une telle perception nous ramène à l’urgente nécessité qu’a ressentie le signataire lors d’une récente manifestation à Nice : celle de lever rapidement les malentendus quant à la définition de l’entreprise et son rôle dans la société. Le thème de la manifestation en cause était le statut de l’entreprise individuelle à responsabilité limitée (EIRL), un dossier curieusement marqué du sceau de « l’urgence » parlementaire, alors qu’il introduit une novation détonante – le patrimoine d’affectation – qui justifierait des débats sereins. Sauf à produire les multiples dommages collatéraux identifiés par Philippe Pradal, expert-comptable niçois, lors de son intervention éclairante. Il semblerait ainsi que le législateur fasse preuve, à l’égard de la « petite » entreprise, d’une culture plutôt étriquée, et que les parlementaires n’accordent à la question qu’une attention de pure forme. Si l’on en croit Philippe Pradal, les hauts-fonctionnaires bruxellois partagent la même condescendance : la Commission envisagerait d’instaurer le principe d’une comptabilité ultra-simplifiée, à l’attention des « petites entreprises », ainsi qualifiées celles dont les capitaux propres sont inférieurs à 150 000 euros et le chiffre d’affaires inférieur à 1,5 million d’euros… Ce ne sera pas facile, pour les cireurs de babouches et les crieurs de journaux, de demeurer en-deçà de 1,5 million de chiffre d’affaires afin de bénéficier du régime simplifié. On compatit.

Dans l’esprit de nos dirigeants, seules les multinationales méritent d’être considérées comme des entreprises, et il est plus facile de négocier avec leurs dirigeants qu’avec les cohortes de pèse-peu qui ne font même pas leur million et demi de CA. En un mot, l’entreprise se résume à des actionnaires, un manager et une assiette fiscale, le brelan des préoccupations de nos élites. C’est évidemment un peu court sur pattes. Et cette conception réductionniste, hyper-simplifiée, si l’on ose dire, devrait finir par fâcher les millions de salariés qui font tourner les grosses entreprises, et exaspérer les « petits patrons » à la sauce bruxelloise. Car tous ces acteurs majeurs de l’économie pourraient bien s’irriter d’être considérés comme de la roupie de sansonnet.

mardi 27 avril 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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