Accueil du site > > Grippe porcine (...)

Grippe porcine et lépiote brune

Grippe porcine et lépiote brune

Rebaptiser une maladie ne minore ni n’aggrave sa dangerosité. Bannir la nationalisation de leur vocabulaire n’empêchera pas les Etats d’y avoir probablement recours. Et refuser d’admettre que notre système économique est grippé ne ralentira pas les progrès de la dépression pandémique. A quand le vaccin ?

S’il vous plaît, ne dites plus grippe « mexicaine » ni « porcine ». C’est interdit depuis les vigoureuses protestations diplomatiques du Mexique, choqué par l’appellation « discriminatoire », et les couinements des éleveurs de gorets qui jugeaient l’adjectif infamant et potentiellement affamant – avec le risque de dépréciation de leur gagne-pain à groin. Les cochons n’ont pas protesté : ils continueront donc d’être transformés en jambons et saucissons, sans autre risque pour la santé que l’aggravation de notre taux de cholestérol. Le nouveau nom de baptême du virus va-t-il influencer la virulence réelle de la maladie ? Désormais répertoriée comme A(H1N1), elle ne paraît pas moins redoutable au pékin que la grippe « porcine », « espagnole » ou « asiatique ». Mais l’appellation n’est culpabilisante pour personne. On pense ici au « mal français » qui fit en son temps tant de ravages dans les armées, et conféra à nos soldats la réputation sulfureuse de fornicateurs forcenés.

Si donc le choix des mots peut revêtir une importance dans la perception de la gravité de la maladie, la réalité de celle-ci demeure attachée à l’analyse des faits. C’est-à-dire aux statistiques : nombre de personnes infectées, vitesse et intensité de propagation, décès imputables de façon avérée au virus en cause. A en juger à de tels facteurs, au moment où ces lignes sont écrites, la « pandémie » redoutée par l’OMS se propage à la vitesse de la charrette à bras, et s’est révélée considérablement moins létale que, disons, l’ingestion accidentelle de champignons vénéneux. Ainsi, sans vouloir mettre en cause l’esprit du « principe de précaution » en ces circonstances, il est quand même permis de se demander si les autorités du monde entier n’en font pas un peu trop dans la dramatisation. Et si un hypothétique problème sanitaire ne vient pas opportunément détourner l’attention des difficultés économiques bien réelles, dont les responsables politiques ont systématiquement minimisé la portée dès leur apparition. Tout en continuant de sous-estimer le caractère pandémique de la dépression en cours, potentiellement plus dangereuse que l’amanite phalloïde, le cortinaire des montagnes et la lépiote brune réunis.

Vers un « nouveau monde »

Le choix des mots, ou le refus de leur utilisation, ne transforme pas la réalité. Voyez par exemple les Etats-Unis, qui bannissent certains termes de leur vocabulaire : le « mot en N », en particulier, fait l’objet d’un véritable tabou. Il ne désigne pas Napoléon, dont les Américains n’ont pas eu à subir les outrances guerrières, mais « nationalisation ». Il s’agit d’un tel blasphème contre le dogme ambiant que sa seule prononciation emporte le risque de déclencher le courroux divin. Nous aurions tort de nous gausser de ce fétichisme : le même phénomène existe chez nous, où les gouvernements libéraux s’emploient à gommer consciencieusement de leur vocabulaire public toute référence explicite au capitalisme. Sans en renier pour autant les principes. Alors que chez l’Oncle Sam, les réticences sont beaucoup plus fortes. Certes, l’Etat fédéral a déjà acquis des participations significatives dans les grandes banques. Mais il ne s’agit là, officiellement, que d’un « concours en fonds propres » destiné à revenir dans le privé dès que possible. Certes, il apparaît déjà probable que dans certains cas, l’Etat n’aura pas d’autre option que celle de devenir (largement) majoritaire – ou d’accepter la faillite de mastodontes du crédit. Mais ce serait apostasier la foi commune que de souscrire aux recommandations de quelques économistes éminents, qui prêchent sans relâche en faveur de la prise de contrôle par l’Etat de l’intégralité du secteur bancaire. Une option que l’on a déjà largement défendue ici, car susceptible de conduire à l’assainissement plus rapide du système financier, alors que la stratégie retenue entretient (légitimement) le doute sur la solvabilité des institutions et n’encourage pas ces dernières à rouvrir les vannes du crédit. D’autant que, selon une probabilité élevée, des défaillances bancaires sont encore à redouter, qui pourraient contraindre les pouvoirs publics (en ce compris les Français) à l’hérésie du « mot en N »…

Bien que l’exercice soit douloureux, il faudra bien se résoudre à accepter la réalité : la belle machinerie financière est complètement déglinguée. Le « modèle américain », auquel l’Oncle Sam se raccroche désespérément et qu’il tente de nous faire adopter coûte que coûte, ce modèle est à l’agonie. Il va donc devenir nécessaire d’inventer un autre paradigme de fonctionnement, capable de prévenir les désordres auxquels nous sommes présentement confrontés, et en particulier éviter la spectaculaire concentration du capital, des revenus et… des dettes, ce qu’il est convenu de nommer les « inégalités ». Criantes, au cas d’espèce. La remise du monde en ordre de marche suppose un véritable chambardement. Ce n’est pas le mot qui est tabou, mais l’idée même qui est stressante, et pas seulement pour les Américains : la nature humaine est réfractaire au changement, c’est bien connu. Surtout lorsqu’il promet de remettre en cause le confort antérieur. Le feuilleton du secteur automobile US donne un avant-goût du confusionnisme ambiant : la mise en faillite de Chrysler, annoncée comme prélude à son « sauvetage », a de quoi laisser perplexe n’importe quel observateur rationnel. Et laisser craindre que le sauveteur italien, Fiat, lui-même de santé précaire, ne s’expose à des dommages collatéraux d’amplitude berlusconienne…

jeudi 7 mai 2009 , par Jean-Jacques Jugie

Suite des dépêches