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G 20 : retour au classique

 G 20 : retour au classique

Les grands sommets procèdent du même spectacle que le théâtre classique. On aurait pu penser qu’à la faveur de la crise, les conventions obsolètes voleraient en éclats. Que nenni. Le communiqué final du dernier G20, assemblé en épaisses poutres de langue de bois, vient étouffer le vacarme de la querelle entre les Anciens et les Modernes.

Au moins les dieux du climat ont-ils été cléments à l’égard des participants au dernier G20 de Séoul : une température plutôt douce pour la saison, pas trop de pluie et quelques rayons de soleil. Quant à la protection des éminences contre la rancœur rituelle des altermondialistes, elle était assurée par une barricade de deux mètres de haut : l’altitude raisonnable d’une palissade de poulailler, pas la muraille déprimante d’un camp de concentration. C’est du reste une ambiance de basse-cour qui a marqué ce sommet, finalement conforme à l’attente générale : la cohésion émouvante, affichée lors du premier sommet d’après-crise, s’est lézardée sous le poids de l’illusion trompeuse d’un retour à meilleure fortune de l’économie mondiale. Qui justifierait le recours au chacun-pour-soi ordinaire, celui consistant à défendre âprement son bout de gras tout en lorgnant dans l’assiette du voisin. Faut-il en déduire que les élites dirigeantes n’ont pas conscience des orages qui tournent au-dessus de leurs têtes – et des nôtres, bien entendu – ni du bug fondamental qu’a subi le modèle économique dominant depuis des lustres ? Ce serait leur faire injure que de les accuser de cécité. Mais la culture du juste-à-temps ayant malencontreusement contaminé la politique, où l’art de gouverner consiste précisément à prévoir, il est devenu légitime d’attendre les premières bourrasques avant de lancer la production de parapluies.

Pour autant, les grands responsables ne sont pas hermétiques aux préoccupations du pékin. En témoigne cette déclaration de Pascal Lamy lors d’une conférence récente sur la mondialisation, donnée à l’Université de Montréal : « Depuis quelques années, je m’interroge sur les racines culturelles et anthropologiques du capitalisme de marché qui est intrinsèquement injuste et stresse toujours plus les ressources humaines et naturelles ». Ouah ! De la part du directeur général de l’OMC (Organisation mondiale du commerce ), missionné pour lever toutes les entraves au capitalisme de marché, un tel aveu ne manque pas de surprendre. Il est pourtant exact que l’anthropologue Marc Abélès, directeur de recherches au CNRS, conduit depuis pas mal de temps des travaux sur « les nouveaux lieux de la gouvernance globale, et notamment le cas des organisations impliquées dans la régulation du commerce mondial ». Donc de l’OMC. M. Lamy est ainsi impliqué dans cette recherche ; tout au plus peut-on regretter qu’il se préoccupe des « racines culturelles » de l’injustice sans renoncer, dans son activité quotidienne, à renforcer cette dernière. De la même façon, Robert Zoellick, président de la Banque mondiale, a jeté un pavé dans la mare en plaidant, dans le Financial Times, pour l’instauration d’un système monétaire qui « envisage de se baser sur l’or en qualité de point de référence international ». Inutile de préciser que Zoellick a dû, depuis lors, esquiver quantité d’exocets, notamment de la part des autorités américaines. Et il a mis un peu d’eau dans son vin pour ne pas être accusé de vouloir rétablir l’étalon-or, une hérésie qui lui vaudrait d’être conduit au bûcher par la FED...

La chienlit en gestation

Le problème est pourtant correctement posé, et personne ne conteste le fait que « le système monétaire ne fonctionne pas de manière satisfaisante », comme le déclare pudiquement Christine Lagarde. Il est également avéré que les désordres croissants ont été dopés par les succès commerciaux remarquables des grands « émergents », rendus possibles par l’obsession globalisante dont l’OMC – merci M. Lamy – est le bras armé. Il est ainsi parfaitement cohérent de pointer du doigt les déséquilibres excessifs des balances courantes des Etats, comme le fait le Secrétaire au Trésor américain Tim Geithner : paradoxalement, d’un point de vue idéologique, Keynes avait fait la même observation avant lui lors des débats préliminaires à la conférence de Bretton Woods. Mais John Meynard y apportait une réponse très différente de celle de Tim : une réponse théorique, structurelle, avec le bancor ; pas une réponse bricolo-conjoncturelle à la Geithner. Par comparaison, le choléra est bien imputable au bacille virgule, l’agent actif de la maladie. Sa prolifération est directement responsable d’une pandémie éventuelle. Mais cette dernière n’est rendue possible que par les conditions d’hygiène et d’assainissement des régions infectées. Faute d’y remédier, le risque reste entier. Tel est le cas du statut du dollar dans le (non)système monétaire international actuel : un foyer permanent d’infection.

Le G20 a renvoyé à l’année prochaine les réflexions sur ce thème brûlant qui suscite des positions inconciliables entre les Etats-Unis et… le reste du monde. Le sommet s’est défaussé sur le FMI, chargé d’empiler de nouveaux rapports sur ceux qui moisissent déjà dans ses placards. Ainsi, ce G20 renforce la conviction qui affleure à la lecture des propos de Pascal Lamy, et que l’on peut assimiler au syndrome de Marie-Antoinette – l’histoire du pain et de la brioche : les élites sont conscientes du drame en gestation mais se conduisent comme si leur propre planète était hermétique à ses conséquences. Il en est ressorti un communiqué final dans un concentré de langue de bois qui a probablement décimé les forêts coréennes, la même loupe de Noyer que le gouverneur de la Banque de France a récemment polie dans les colonnes du Figaro. Le spectacle continue, jusqu’à ce que le rideau final leur tombe sur la tête. Et que le public réclame le remboursement des billets.

Par Jean-Jacques JUGIE

mardi 16 novembre 2010

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