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France-Allemagne : le syndrome Simpson

France-Allemagne : le syndrome Simpson

Le monde est depuis longtemps familier de l’outrance américaine dans la compétition internationale. Mais en dépit de l’intégration européenne, sensément marquée par la bienveillance et la solidarité, les Etats-membres continuent de nourrir des querelles immémoriales. Tel est notamment le cas du « couple » franco-allemand.

Pour nous initier à la psychologie américaine, nous avions jusqu’à ce jour les Simpson, cette famille férocement caricaturée dans une série télévisée désormais célèbre. Nous avons maintenant une authentique Simpson, Donna de son prénom, qui illustre l’obsession yankee pour toute forme de compétition. Ladite Donna, qui pèse déjà 270 kg, ambitionne d’atteindre le seuil des 900 livres sur les deux ans à venir. Un challenge intéressant, n’est-ce pas ? Vous pouvez interviewer les Donna un peu fortes de la vieille Europe : toutes clameront leur désir de perdre du poids. Sur nos terres, le potelé féminin a connu son apogée au paléolithique et sa valeur esthétique, en version light, a pris fin avec le dix-neuvième siècle. Peut-être faudrait-il recommander aux Américains de s’intéresser un peu à l’histoire des autres peuples, afin de brûler les étapes qui mènent de l’état sauvage à un semblant de civilisation. Cela ne signifie pas pour autant que les Européens, patinés par une longue expérience culturelle, soient à l’abri de revirements brutaux et surprenants, qui effacent d’un coup les bienfaits de relations apaisées entre les peuples voisins et de la solidarité envers ceux qui sont confrontés à de grosses difficultés. Pour preuve, la soudaine levée de boucliers contre l’Allemagne, largement orchestrée par la France, avec des arguments très ciblés que la grande presse a complaisamment relayés. Le Financial Times a même publié une interview acide de Christine Lagarde : la tension perceptible dans le couple franco-allemand a probablement réjoui le lectorat anglo-américain…

Voilà donc qu’est mis en cause l’égoïsme teuton, pour les mêmes motifs qui avaient jusqu’à ce jour valu à Berlin des louanges constantes. A savoir la forte compétitivité de l’outil productif allemand, renforcée par la cure d’austérité salariale imposée au pays depuis une bonne décennie. Il en est résulté d’énormes excédents commerciaux et une constante morosité de la consommation intérieure, à cause de l’érosion sensible du pouvoir d’achat de nos voisins d’Outre-Rhin. Mais le résultat est là : en dépit des effets dévastateurs de la crise, l’Allemagne demeure, et de loin, le plus solide des Etats de l’Union européenne. Et pour avoir imposé de lourds sacrifices à sa population, le gouvernement n’entend pas aujourd’hui endosser le rôle de la fourmi généreuse au profit des cigales de la Communauté. Ce à quoi nos autorités opposent que non seulement les Allemands sont d’odieux égoïstes, mais que la déroute actuelle des « cigales » résulte directement de la stratégie berlinoise. Au motif que la mise en place de l’euro favorisait outrageusement l’Allemagne, qui a pu capitaliser sur la performance de son outil industriel sans craindre les dévaluations compétitives de ses voisins européens. Ces derniers, profitant d’une longue période de taux d’intérêts faibles (contribution délibérée de la BCE au financement de la réunification), se sont équipés à crédit de produits « made in Deutschland ». Au détriment de leur propre appareil de production et au bénéfice, si l’on ose dire, d’une constante détérioration de leur balance des paiements…

La fourmi n’est pas prêteuse

Osons le dire : les récriminations françaises sont recevables. Mais elles sont bien tardives. Toutes ont déjà été formulées, en des termes identiques, dans un essai de Bernard Connolly publié il y a quinze ans . Ce Connolly n’est pas n’importe qui. Haut-fonctionnaire européen à l’époque, il dirigea la cellule chargée de la mise au point de la monnaie unique. Avant de se faire brutalement débarquer, à cause des vues développées dans son ouvrage, en contradiction avec les évangiles européens : c’était la fin de l’ère du grand-prêtre Delors, durant laquelle la moindre objection passait pour de l’hérésie. Bernard Connolly est un libéral pur jus, attaché à la souveraineté des nations, ouvertement pro-américain et non moins ouvertement anti-français. Voilà pour le profil, qui n’attirera pas chez nous une sympathie spontanée. Mais pour le discours, son essai mérite une relecture attentive. Car les malaises dénoncés aujourd’hui y figurent expressément, soit comme conséquences inévitables, soit comme objectif délibéré…

On en revient toujours à la vieille rivalité France-Allemagne. Les initiateurs de la monnaie unique avaient bien identifié leurs intérêts propres. L’Allemagne voyait l’euro d’un bon œil, pourvu qu’il fût géré comme le Mark de la (puissante) Bundesbank : un moyen de damer le pion au dollar et d’anesthésier l’industrie des voisins, comme il est dit plus haut. Pour la France, c’était une voie royale pour s’épargner la discipline budgétaire sans laquelle on aboutit à la dévaluation. Et dans le projet initial, Giscard avait prévu un… Fonds monétaire européen, dont la France aurait tiré les ficelles et ainsi pris le contrôle de la conduite politique des Etats-membres. On comprend que Connolly ait conspué les « machins » supranationaux, leur cohorte de technocrates irresponsables, d’experts stipendiés et de faiseurs d’opinion illuminés. On comprend aussi que l’état actuel de grand désordre et de chamailleries cruelles était largement prévisible, puisqu’il a été prévu. On comprend enfin que sous couvert d’une grande œuvre collective et désintéressée, le processus d’intégration visait surtout à satisfaire l’ambition, pour quelques uns, d’asseoir leur pouvoir sur tous les autres. Une compétition à la Simpson. Bonjour la solidarité…

mardi 23 mars 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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