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Eurochamailleries

Eurochamailleries

L’Union européenne est une grande famille dans laquelle il n’est pas confortable d’être pauvre. Le « sauvetage » de la Grèce témoigne d’une conception du secourisme qui ressemble étrangement au chacun-pour-soi. Et conforte, une fois encore, la fuite en avant des autorités dans une stratégie d’étoupage de fortune. Alors que la coque est éventrée.

« Si on a recours au FMI, l’image de l’euro deviendrait celle d’une devise qui ne peut survivre que grâce à l’aide d’une organisation internationale dans laquelle les Européens n’ont pas de majorité et où les Américains et les pays asiatiques ont de plus en plus d’influence » : tels étaient les propos amers, la veille du sommet de Bruxelles consacré à la saga grecque, tenus par Lorenzo Bini Smaghi, membre éminent du directoire de la BCE (Banque centrale européenne). Rendez-vous compte : si l’on en croit cet aristocrate des machins financiers mondiaux (il a été en poste au FMI, puis à la Banque d’Italie, puis à l’Institut Monétaire Européen avant d’intégrer la BCE), nous autres Européens serions dans ce cas obligés de manger dans la main de ces malappris d’Américains et de ces roturiers d’Asiatiques, pour avoir le droit de rouler carrosse dans un euro rutilant. Ce serait en effet vulgaire, signor Lorenzo. Encore que, se dira-t-on, quel rapport existe-t-il entre le cours de l’euro et la faillite de la Grèce ? Si cette dernière a des difficultés pour payer ses créanciers, on comprend que ses titres d’emprunt soient décotés. Mais pourquoi attaquer l’euro, qui n’est pour rien dans la gestion réputée fantaisiste des dirigeants athéniens ? A priori, il n’y a aucun rapport, sachant que la BCE est indépendante des Etats-membres, que l’Europe n’est pas une fédération et, de surcroît, que les traités interdisent à tout membre de l’Union d’en secourir un autre. Ainsi, comme chacun sait, l’Europe est une grande famille. Dont chaque membre banquète volontiers avec les autres, sous réserve de n’avoir pas à payer seul l’addition, mais qui se met aux abonnés absents dès qu’un cousin rencontre quelques difficultés d’intendance. Une vraie famille « moderne », qui inscrit le chacun-pour-soi dans le marbre de son code relationnel. Après cela, les europhiles militants s’étonnent que ne naisse pas spontanément le sentiment d’une « citoyenneté européenne »… En tout cas, ce défaut de solidarité institutionnelle électrise les « marchés », entendez par là les prêteurs de deniers professionnels qui ont fait pleuvoir leurs financements sur nombre d’Etats, avec une bienveillance suspecte quant à la solvabilité réelle de ces derniers. Mais dans une famille aussi riche, on doit pouvoir convaincre quelqu’un de payer les arriérés. Car faute de cette caution morale, les autres membres un peu trop dépensiers se verraient traités en pestiférés par les marchés financiers, au point qu’il est permis de se demander si d’aucuns ne devraient pas abandonner précipitamment l’euro. A moins que ce ne soit l’Allemagne qui quitte le navire pour retrouver la quiétude de son bon vieux mark (hypothèse qui n’est pas complètement farfelue). En bref, le contexte introduit de légitimes inquiétudes sur la crédibilité de l’euro, si cette monnaie ne devait, au bout du compte, représenter qu’une poignée de pays aux finances dépenaillées.

Crise familiale

Ainsi donc, le récent sommet de Bruxelles a fini par déboucher sur une « solution » plus ou moins consensuelle. Qui permette d’accorder le point de vue allemand (niet à toute subvention européenne, surtout de la part de Berlin, la balle dans le camp du FMI), l’approche française (« solidarité » entre Européens, avec notamment un effort des « riches » – suivez mon regard) et les obsessions de la BCE (malheur aux pauvres, mais tout sauf la mainmise du FMI sur la cuisine européenne). L’exercice n’était pas aisé, on s’en doute, puisqu’il fallait que personne ne perdît la face dans un débat aux positions diamétralement opposées. Les techniques les plus évidentes pour témoigner la solidarité de l’Union à la Grèce – et plus tard à d’autres – ont été soigneusement écartées. Il était en effet facile de mettre en place l’émission d’« eurobonds » par la Communauté, dont tous les Etats-membres auraient été les garants et dont le produit aurait été prêté aux membres dans le besoin. Il était également facile de donner la caution de l’Union à des emprunts grecs. Au lieu de cela, il est prévu de mettre en place (« en cas de besoin », la formule est délicieusement euphémique) des prêts bilatéraux : un ou plusieurs Etats-membres emprunteront sur le marché, au taux de leur signature, et prêteront les fonds aux Grecs – avec une marge, bien entendu, susceptible de rémunérer le risque encouru. Le FMI interviendra lui aussi, mais dans une part minoritaire dont le quota n’a prudemment pas été défini.

Difficile de faire plus lourd en termes de procédure ; difficile de faire moins convaincant en termes de sécurité. Du reste, le marché des changes a répondu à cet « accord » en enfonçant un peu plus le cours de l’euro, pour le plus grand bonheur des cambistes qui avaient anticipé le malaise, et celui des autorités américaines qui voient ainsi provisoirement occultées les faiblesses structurelles du dollar. Ainsi se poursuit, avec une constance qui n’honore pas les autorités concernées, la stratégie de « sortie de crise » consistant à croire que les choses vont finir par se rétablir comme au bon vieux temps. Au lieu d’admettre qu’une large part de la dette mondiale, privée et souveraine, ne pourra jamais être remboursée. Plus dure sera la chute…

lundi 29 mars 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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