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Du dogmatisme à l’hérésie

Du dogmatisme à l'hérésie

Le citoyen ordinaire perçoit-il mieux les désordres présents que les décideurs patentés ? Ce n’est pas impossible, à en juger aux errements officiels et à l’absence manifeste de cohésion internationale. Les dogmes s’effondrent : la BCE s’apprête à apostasier son orthodoxie légendaire pour embrasser l’hérésie de ses consœurs anglo-saxonnes…

Il faut reconnaître au moins une vertu aux périodes de grand désarroi : celle de forcer à la réflexion. Après sa victoire planétaire, le capitalisme a fini par être reconnu comme insurpassable, et le marché promu au rang d’arbitre impartial du progrès de l’humanité. Au point de susciter un élan prodigieux de la mondialisation, sous la houlette de l’OMC, gardienne vigilante des évangiles libre-échangistes. Ne crachons pas dans la soupe : jusqu’à nouvel ordre, aucun autre système n’a survécu à ses contradictions. Mieux encore, on peut défendre aujourd’hui la supériorité du capitalisme de marché par la preuve contraire : ses premières grosses difficultés ont commencé à prospérer dès que son unique concurrent, le communisme, a officiellement rendu l’âme. Ainsi, la concurrence idéologique obligeait naguère les libéraux libre-échangistes à la vigilance, à la modération, à l’esprit critique ; elle leur imposait de démontrer sans relâche la supériorité de leur modèle, et de tempérer les dommages collatéraux que génère le darwinisme économique – c’est-à-dire l’anéantissement des plus faibles par les plus forts. Lorsque s’affrontaient deux modèles de société radicalement antagonistes, les collectivistes ne pouvaient ignorer les bienfaits de la libre-entreprise, et les libéraux ne pouvaient négliger les inégalités sociales.

Les développements présents corroborent les sombres pronostics de tous les anti- et de tous les alter- de la planète, sans pour autant légitimer leurs analyses : l’idéal en matière de modèle économico-politique demeurera une chimère tant que l’espèce humaine ne sera pas complètement robotisée. De ce fait, les Cassandre finissent inéluctablement par avoir raison un jour ou l’autre. Ce jour est arrivé, même si les dirigeants ne peuvent ou ne veulent l’admettre. Pourtant, le marché a fait la preuve de son efficacité ; mais il était illusoire de le créditer d’une aptitude à l’autorégulation. Laquelle est par nature contraire aux objectifs des capitalistes, qui imposent aux entreprises de produire toujours davantage, ce qui n’est pas compatible avec le caractère limité des ressources naturelles. Et qui imposent aussi de dégager toujours plus de profit, créant inévitablement un conflit insoluble entre les intérêts du consommateur (qui veut acheter moins cher) et ceux du salarié (qui veut gagner davantage). Que ce soit en toute bonne foi ou sous la pression des lobbies intéressés, les dirigeants du monde développé se sont convaincus du bien-fondé d’un « moins d’Etat » systématique, sous forme d’une dérégulation forcenée : c’était une erreur, comme l’admettent aujourd’hui la plupart d’entre eux. Un autre consensus promet maintenant de voler en éclats un jour prochain : celui relatif à la politique monétaire des banques centrales. Vers le « non-conventionnel » La BCE vient récemment d’abaisser à nouveau son principal taux directeur, pour l’amener au niveau historiquement bas de 1,5%. Le jour-même, les Bourses du monde entier effectuaient pourtant un plongeon supplémentaire, guère encouragées, il est vrai, par les propos pessimistes de Jean-Claude Trichet. Mais enfin, personne ne pouvait être raisonnablement surpris de la révision à la baisse des prévisions d’activité de la Zone. Et encore, avec une perspective moyenne de -3%, notre Banque centrale se montre peut-être généreuse… Quoi qu’il en soit, de multiples voix continuent de s’élever contre la frilosité supposée de notre Institut d’émission, qui aurait trop tardé à abaisser ses taux, et qui les ferait refluer trop lentement – contrairement à ses homologues américain, britannique et autres. Pourtant, si l’on en juge à la situation américaine ou anglaise, le fait d’avoir réduit le prix de l’argent à rien, ou presque, n’a pas vraiment amélioré le paysage. Ce qui nous paraît entièrement logique. Contrairement à la crise de 29, la principale difficulté actuelle ne relève pas de la liquidité du système, mais de sa solvabilité. Si le crédit ne circule plus, tant entre banques elles-mêmes que des banques vers leurs clients, ce n’est pas en raison de la rareté de l’argent ni de son prix, mais d’une défiance justifiée à l’égard de la solvabilité des emprunteurs.

Ce soupçon d’insolvabilité durera tant que ne sera pas réglé le sort des créances « toxiques », entendons par là tant que ces dernières ne seront pas définitivement reconnues à leur vraie valeur, et leurs détenteurs faillis ou recapitalisés en conséquence. En foi de quoi la stratégie suivie par la FED et la Banque d’Angleterre, consistant à ouvrir en grand les vannes de la création monétaire, pourraient se révéler non seulement inopérantes pour favoriser la reprise, mais extrêmement périlleuses pour le devenir de leurs devises. Lors de sa dernière intervention publique, la BCE a martelé sa position dans la déclaration liminaire : « Le Conseil des gouverneurs continuera d’assurer un ancrage solide des anticipations d’inflation à moyen terme, qui permet de soutenir durablement la croissance et l’emploi et contribue à la stabilité financière ». Dans le contexte présent, « ancrer les anticipations d’inflation » n’a pas beaucoup de sens, on s’en doute : les prix sont aspirés à la baisse. Mais dans la suite du propos, Trichet a admis que la « réflexion était en cours » sur l’adoption de moyens « non conventionnels », c’est-à-dire le recours à la planche à billets. A notre avis, il ne se passera pas beaucoup de temps entre la réflexion et l’action. Ce sera donc l’apostasie de la politique orthodoxe que défend la BCE depuis sa création. Moralité : il devient probable qu’aucune monnaie ne restera debout après la tempête.

jeudi 12 mars 2009 , par Jean-Jacques Jugie

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