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Division sociale et retenue

Division sociale et retenue

Qu’ils soient ou non justifiables, les licenciements ne se soldent plus désormais par de paisibles négociations. Les directeurs se trouvent « retenus » jusqu’au versement de la rançon. Un scénario qui promet l’escalade dans les conflits sociaux à venir. Car le retour rapide de la croissance est improbable dans notre système moribond.

Au moment où la crise provoque la multiplication du nombre de sans-abri, une catégorie sociale se voit créditée d’avantages inattendus : le gîte et le couvert gratuits. Par la méthode dite de la « retenue », que certains cadres d’entreprise expérimentent à leur insu. Retenir n’est pas séquestrer, il est vrai, puisque la séquestration consiste à « enfermer et isoler rigoureusement » : aux cas d’espèce, les directeurs n’ont pas été cloitrés dans leur bureau, comme lors des années 1970 ; ils ont été simplement « maintenus sur le site », sans être mis aux fers ni à la diète. On pourra toujours ergoter sur le bien-fondé de ces finasseries sémantiques, mais les pratiques en cause sont à ce stade dépourvues de la « rigueur » que suppose la séquestration et de la violence physique qu’elle suppose. Il y a bien privation de liberté, incontestablement illégale ; mais avec une certaine retenue, si l’on ose dire, ce qui confère à l’action une touche romantique, un côté Robin-des-bois, un fair play qui pousse l’opinion à l’indulgence : si l’on en croit les sondages, une large majorité dit « comprendre » de tels actes sans nécessairement les approuver. Se trouve ainsi légitimé un mode de règlement des conflits qui porte en lui un énorme potentiel d’escalade, dès lors que les premiers essais se sont révélés plutôt productifs. Et que les entreprises vont tenter de mettre au point des contre-feux à la stratégie de la prise d’otages. Faut-il comprendre que les voies traditionnelles de l’apaisement par la négociation sont désormais impraticables ? Faut-il penser, comme le Président de la République, que lorsqu’une grève se produit, personne ne s’en rend plus compte ? Ce dont il faudrait déduire que la panoplie traditionnelle des luttes sociales a été jetée au rebut, au profit d’un système de guérilla qui exclut délibérément la voie diplomatique. Autant de perspectives qui assombrissent singulièrement l’horizon.

La violence sous-jacente

Comment a-t-on pu en arriver là ? Il semble bien que l’on ait désormais atteint un niveau maximal d’incompréhension mutuelle dans les entreprises, entre d’une part les actionnaires, représentés par l’encadrement, et d’autre part les salariés. C’est-à-dire que les uns et les autres ne sont plus en phase sur la finalité de l’entreprise elle-même. Le phénomène ne date pas d’aujourd’hui : on a depuis longtemps relevé dans ces colonnes que la « création de valeur » n’avait plus du tout le même sens à l’intérieur et à l’extérieur de la firme. Pour les marchés financiers, elle est synonyme de hausse du cours de l’action, désormais déconnectée de la performance réelle des sociétés : elle se mesure pour eux au rendement des fonds propres, et tous les managers de la planète, ou presque, se sont évertués à faire baisser artificiellement ces derniers, de façon à améliorer le ratio (et leurs bonus). On se doute que ceux qui travaillent au sein de l’entreprise ne conçoivent pas les choses de la même façon. Ce n’est désormais plus un secret : à force de substituer l’emprunt aux fonds propres, les grandes entreprises se trouvent outrageusement endettées, et donc très exposées au moindre vent mauvais. Voilà pourquoi il devient probable que des multinationales iront prochainement au tapis, dès lors que la dépression en cours se poursuivra tout aussi probablement.

De la même façon, on se souvient, chez nous, de l’époque pas si lointaine où apparut le concept d’« entreprise citoyenne ». Le signataire ne s’est pas privé de brocarder cette profession de (mauvaise) foi, au motif qu’elle était totalement incongrue, et donc inapplicable, dans le contexte du libre-échangisme intégriste qui a envahi la planète. Aucun industriel ne peut résister à l’attrait de la délocalisation, dès lors que ses concurrents y ont, ou y auront recours. Avec des prix de revient moindres, résultant du fait que les salaires, dans la zone asiatique en particulier, sont considérablement moins élevés. Il est donc clair qu’un tel processus, cumulatif, ne peut qu’entraîner la disparition de postes salariés dans les pays développés, et conduire à la déflation salariale dans ces mêmes nations dites « riches ». On est donc bien dans une impasse qui résulte directement de la faillite du dogme libre-échangiste, imposé dans une acception intégriste par l’expansion d’un capitalisme financier non muselé. Les salariés ressentent, plus ou moins confusément, que le système en vigueur ne peut pas faire l’objet d’un rétablissement paisible. Et ils se comportent comme les financiers, en essayant de leur arracher un butin, par tous les moyens. Lorsqu’ils affichent leur volonté solidaire de maintenir l’ancien monde en l’état, en déclarant inacceptables toutes velléités protectionnistes, les signataires du dernier G20 ont sanctifié le déni de réalité qui les aveugle depuis le déclenchement de la crise – et même avant. Si bien que le scénario dépressif en cours est appelé à se poursuivre, jusqu’à ce que l’intensité du marasme rende évidente la nécessité de changer de paradigme. Quel prix faudra-t-il payer jusqu’alors ? La désagrégation du tissu social, dans bon nombre de pays censément démocratiques, laisse craindre la survenance de mouvements sociaux de grande ampleur, potentiellement chargés de la violence du désespoir. Les désordres à redouter pourraient bien faire passer les pirates somaliens pour d’aimables contrebandiers d’opérette.

jeudi 23 avril 2009 , par Jean-Jacques Jugie

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