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Dette : la bulle mûrit

Dette : la bulle mûrit

« C’est par les déficits que les hommes perdent leur liberté » disait Jacques Rueff, le conseiller économique de Charles de Gaulle. L’adage est toujours d’actualité. Sous réserve toutefois que les populations acceptent de se dépouiller au profit des créanciers. Les marchés commencent, semble-t-il, à redouter l’hypothèse contraire…

Maintenant que l’information circule à la vitesse de la lumière, ou presque, il est permis de penser que rien de significatif ne peut échapper à la sagacité des observateurs. Surtout dans l’univers de la finance, où les bataillons de traders, scotchés à leurs écrans et agglutinés à leur téléphone, sont supposés exploiter les plus infimes variations de cours dans les plus infimes gains de temps.

La vélocité des programmes informatiques permet désormais de négocier à la milliseconde, c’est-à-dire en moins de temps qu’il vous faut pour décider de réaliser une transaction, ou de vous abstenir. Ce sont donc les machines qui engagent seules la plus grosse part des échanges sur les marchés financiers, bien qu’elles soient privées de bonus et ne s’en plaignent jamais : il en va ainsi dans le monde virtuel. Mais évidemment, leur feuille de route a été tracée par les têtes d’œuf des mathématiques financières, ces accros de la martingale qui vous synthétisent l’humeur de l’Humanité entière en une équation hermétique au pékin. A ainsi ausculter en continu la respiration de l’économie mondiale, jusque dans les alvéoles les plus reculés, nos modernes aruspices devraient être capables de prédire les faits les plus insignifiants, et a plus forte raison les événements de grande portée. Surtout lorsqu’il n’est pas nécessaire de disposer d’une batterie d’ordinateurs pour y parvenir.

Pourtant, les spécialistes du diagnostic économique attendent souvent, pour délivrer leur avis, que le patient ait atteint le stade de l’insuffisance respiratoire. Quelques pays européens souffreteux ont ainsi été brutalement expédiés en soins intensifs. De la même façon, il est clairement établi depuis des lustres que le Japon est, parmi les « grands », le pays le plus endetté du monde. Il est tout aussi clair que l’atonie persistante de l’activité – un encéphalogramme quasiment plat depuis vingt ans, malgré le recours récurrent à des « plans de relance » – ne peut qu’aggraver sa situation financière. Voilà belle lurette que son endettement a dépassé les 60% du PIB et que son déficit budgétaire excède les 3%, donc que les critères d’orthodoxie définis à Maastricht ont été pulvérisés. Mais « les marchés », jusqu’alors bienveillants à l’égard du Japon, se prennent soudainement d’inquiétude à son égard, alors que la dette publique vient de dépasser les 200% du PIB et que le déficit budgétaire affiche un score plus sombre encore que celui de la France. Et l’agence Fitch menace d’abaisser la note du pays, depuis longtemps rétrogradée au double A (le triple A sanctionnant l’excellence).

Les vautours rôdent

Dans les faits, toute cette agitation ne devrait avoir qu’une incidence marginale sur le marché de la dette nipponne. Car l’épargne japonaise est très abondante et la quasi-totalité des émissions a été, jusqu’à ce jour, souscrite par les autochtones. Seulement voilà : les besoins du pays se sont singulièrement accrus avec la crise et le dernier plan de relance, décidé en décembre dernier. Au moment même où la capacité d’épargne du pays s’érode, minée, comme dans de nombreux autres pays, par la baisse des revenus nominaux. Si bien que la grande confrérie des prêteurs de deniers voit poindre, au pays du Soleil-Levant, l’aube de fructueuses affaires. Par le volume, d’abord, le Japon étant la deuxième économie mondiale, quoique bientôt détrônée par la Chine. Par le prix, ensuite, et c’est là que les agences de notation entrent dans la danse : en mettant la pression sur la note du pays, elles ne favorisent pas seulement la spéculation à la baisse sur le gisement important d’emprunts japonais. Elles font monter le taux de rémunération que l’Etat devra accepter de payer s’il se finance à l’étranger. Longtemps le rendement des obligations à 10 ans s’est maintenu autour de 1%. Il est maintenant à 1,30%, ce qui demeure très faible en regard des autres marchés. Mais la hausse des taux n’est sans doute pas terminée.

La première conséquence est que le poids accru des intérêts fragilisera davantage l’exécution budgétaire, et par conséquent pénalisera un peu plus la note du pays. La ronde infernale est ainsi lancée, celle qu’affectionnent les prêteurs professionnels. Compte tenu de l’endettement déjà accumulé par le Japon, tout nouveau dérapage aurait des conséquences dramatiques, comme c’est déjà le cas en d’autres lieux. Si bien que le grand jeu des usuriers pourrait devenir plus douloureux pour eux que pour les emprunteurs étranglés. Car les nations survivent à leur défaillance ; pas les banques. Les besoins publics ont pris de telles proportions, sur la planète entière, qu’ils devraient entraîner, selon le mode de fonctionnement actuel de notre système financier, une forte hausse des taux d’intérêt. Et donc la certitude que l’insolvabilité souveraine va se propager comme du chiendent. Les Islandais ont récemment démontré que le droit des créanciers ne pèse pas bien lourd face à la loi des urnes ; on se demande comment les autres citoyens du monde réagiront quand leurs gouvernements prétendront les tondre à perpétuité, pour pouvoir payer aux banquiers leurs seuls intérêts. Tout porte à croire qu’ils ne seront pas vraiment d’accord. Mais bien entendu, on peut se tromper…

mardi 4 mai 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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