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Crise : deuxième acte

Crise : deuxième acte

Après bien des péripéties, le feuilleton des dettes souveraines connaît un happy end (provisoire). La panique des marchés, après les déclarations indigentes du Gouverneur de la BCE, a été enrayée par une décision « historique » de l’Union. Tous les Etats-membres demeurent, toutefois, dans une situation financière précaire.

Comment convaincre les expatriés fiscaux de regagner le territoire national ? Vous connaissez la réponse du législateur : le fameux bouclier. Celui qui fait tant jaser, avec des arguments contradictoires : pour les uns, il témoigne d’un favoritisme éhonté à l’égard des riches, ainsi soustraits aux contributions que justifierait leur aisance. Pour les autres, il constitue un dispositif non dissuasif, bien que très coûteux pour les finances publiques. A observer de près les statistiques, il semble bien que ces deux points de vue soient également fondés : le bouclier coûte cher au Trésor, et pourtant le nomadisme fiscal n’a pas cessé, en dépit des manœuvres de séduction officielles à l’égard des évadés. Apparemment, le simple flirt ne suffit pas ; il faut des sentiments plus robustes pour restaurer la confiance. C’est donc avec une émotion non dissimulée que l’on apprend le retour au bercail fiscal d’une actrice française, rendue célèbre au cinéma par ses rôles de pétroleuse, et exposée aux projecteurs médiatiques pour sa tendre proximité avec… le nouveau ministre du Budget. Ainsi est administrée la preuve que le cœur peut encore primer l’intérêt, et prévenir l’inévitable scandale qu’aurait provoqué la cohabitation du locataire de Bercy avec une émigrée fiscale. On laisse au lecteur le soin d’imaginer comment acoquiner chaque membre de l’équipe gouvernementale, dans le but d’accélérer le flux migratoire et de remplumer le Trésor.

Mais si l’histoire de notre pays est jalonnée d’alliances matrimoniales conclues à des fins exclusivement politiques, ces fructueux usages monarchiques ont vécu. En foi de quoi est-il vain d’encourager le Prince régnant à circonvenir la Reine Elisabeth II, afin d’obtenir en dot la couronne d’Angleterre. Surtout que le pays ne vaut plus un penny. Mais abandonnons les digressions pour revenir à l’essentiel : la sincérité présumée des sentiments de mademoiselle Laroque et les conséquences qui en résultent sur son comportement de contribuable. Transposons l’amour conjugal en loyauté envers son pays et nous obtenons la substance de ce qui, précisément, a disparu du paysage : le sentiment d’appartenir à une nation, qui confère des droits à ses membres, certes, mais leur impose aussi des devoirs. Voilà sans doute pourquoi le fait d’infliger au pays un débat sur « l’identité » passe pour de la provocation : on ne convoque pas une assemblée de mécréants à un débat théologique. Après avoir sans relâche cherché à diluer le citoyen dans sa dimension de consommateur, les autorités ne peuvent lui reprocher maintenant son comportement épicier.

Calamiteuse langue de bois

Nous voici donc revenus sur un terrain déserté : celui des valeurs morales. Un terrain déserté par le plus grand nombre, mais surtout par les élites de la politique et des affaires. Honneur et loyauté n’ont désormais un sens que dans les sociétés maffieuses – celles qui sont occultes, s’entend : le grand tripot de la finance mondiale les méconnaît superbement, et la notion d’honnêteté fait ricaner ses membres. Un exemple édifiant en a été récemment délivré avec les bricolages sulfureux de Goldman Sachs. Et la fête continue avec le feuilleton des dettes souveraines, qui ne devrait s’achever que dans le bain de sang d’une insolvabilité généralisée. A ce jour, la fragile pyramide de crédit ne tient debout que grâce aux étais complaisants des banques centrales. Il est notoire que la FED américaine accepte en garantie des wagons entiers de toxines bancaires. Il est tout aussi clair qu’elle finance, directement ou en sous-main, une large part des besoins du Trésor. De la même façon, la Banque d’Angleterre ne cache pas son soutien actif aux emprunts gouvernementaux. C’est-à-dire que dans l’un et l’autre de ces deux cas, la « planche à billets » fonctionne à plein rendement, au profit de l’Etat (ce qui est défendable) et au profit de l’industrie bancaire, ainsi maintenue en état de solvabilité fictive (ce qui est largement critiquable).

Tel n’est pas le cas de la vertueuse Banque centrale européenne, du moins jusqu’à ce jour. Toutefois, après la réunion de Lisbonne, où M. Trichet a offert aux médias une prestation indigente, avec la morgue et la langue de bois caractéristiques des hauts-fonctionnaires français, les marchés furent saisis de panique. La BCE se disait en effet confiante dans le redressement rapide de la Grèce, sans qu’il fût nécessaire d’envisager des actions complémentaires. Même le plus benêt des analystes ne pouvait croire une telle fable. La preuve par 26 en fut administrée le week-end suivant (les Britanniques faisant bande à part), par la mise en place, dans l’extrême urgence, d’un dispositif de soutien à chaque Etat-membre dans le besoin. Grâce à un fonds ad hoc, garanti par tous, et virtuellement alimenté par l’emprunt jusqu’à… 750 milliards d’euros (dont 250 alloués par le FMI). Le sujet mérite de plus amples développements – nous y reviendrons donc. Mais l’enthousiasme des marchés, après une telle décision, sanctionne une analyse à courte vue. Car il est maintenant probable que la BCE devra, comme ses homologues, monétiser la dette publique – directement ou en catimini. Et quand vient l’heure de la dépréciation des banquiers centraux, le sort des monnaies devient peu enviable. Ainsi que celui des marchés financiers.

mardi 11 mai 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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