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Café : la guerre en capsules

Café : la guerre en capsules

Le marché du café pèse lourd dans le commerce mondial. Et il offre quelques niches lucratives : les variétés rares, par exemple. Ou celle aménagée par Nespresso et son système à capsules désormais célèbre. En dépit de son épais blindage de brevets, la firme suisse est maintenant concurrencée. Les avocats vont pouvoir sucrer leur café…

Dans la hiérarchie des énergies indispensables à l’espèce humaine, le petit noir vient juste après la gazoline : le café demeure en effet le second marché mondial derrière le pétrole. Cela n’empêche pas les cours du grain de subir de fortes fluctuations, au gré des caprices de la météo et des lubies de la spéculation. Sans compter le cas particulier des crus rares, dont le prix est comparable à celui des grands bordeaux : le Blue Mountain de la Jamaïque (environ 150 euros le kg au détail), longtemps considéré comme le nec plus ultra, vient d’être supplanté dans le cœur des gastronomes par le Bourbon pointu, une variété disparue et récemment réintroduite à La Réunion, en Guadeloupe et en Nouvelle-Calédonie, grâce à la ténacité d’un amateur… japonais. Cette variété précieuse aurait, en son temps, eu la faveur de Louis XV, quand la Pompadour se montrait imbuvable (ce qui était fréquent, selon les mauvaises langues de l’époque) ; il aurait contribué à faire tourner l’usine littéraire de Balzac, bien que sa teneur en caféine soit bien moindre que celle d’un classique arabica. En tout cas, le Bourbon pointu a conquis ces buveurs de thé impénitents que sont les Japonais, à tout le moins ceux qui peuvent s’offrir quelques grains à… 450 euros le kg – environ vingt-cinq fois le prix d’un café convenable. N’ayant pas déniché de Bourbon pointu chez ses fournisseurs habituels, le signataire ne peut valider l’excellence du breuvage, qui serait caractérisé par des saveurs tout-à-fait inhabituelles (orange, mandarine, litchi). Si tel est le cas, on peut donc sans se ruiner obtenir des sensations voisines chez le marchand de fruits du coin de la rue. Pour le commun des mortels, qui apprécie dans le café le goût de… café, les nouveautés résident surtout dans son mode de préparation. Nul ne peut rester insensible aux charmes du minuscule « espresso » servi en Italie, pays qui a conservé de ses anciennes colonies le goût raffiné du moka éthiopien. Lequel demeure un modèle d’excellence dans de nombreuses sociétés, à l’exception de celles qui ont adopté le « café belge », caractéristique des usages anglo-saxons : une décoction à peine colorée, que l’on boit dans des tasses aussi vastes que des bocks à bière. Ainsi, après la grande vague des percolateurs à usage domestique, d’une efficacité variable, est venue l’ère des appareils à capsules. Et celle de la réussite remarquable du pionnier Nespresso.

Un marché envié

Le département R&D du groupe suisse Nestlé a commencé à s’intéresser à la question en 1970, et les travaux ont duré quinze ans, avant que soit déposé le premier brevet d’une capsule contenant du café fraîchement moulu, l’extraction se faisant sous pression. Destiné à l’origine aux personnels des entreprises, le système a été rapidement proposé au grand public, d’abord au Japon, avant de s’internationaliser largement. Avec un chiffre d’affaires de 2,8 milliards de francs suisses, et des marges généreuses, l’aventure Nespresso est un très beau succès technique, quant à la méthode utilisée. Mais c’est surtout un marketing efficace qui a dopé la réussite, adossé à un contrôle total du processus : Nespresso maîtrise complètement la filière, de la production des capsules à leur distribution. « What else ? », dirait George Clooney, porte-parole publicitaire de la marque. Eh bien, selon les lois immémoriales des affaires, cette saga a aiguisé les appétits.

Nespresso aurait déposé 1 700 brevets pour se protéger des intrus, tant pour la fabrication des machines que pour celle des capsules. On n’ose pas imaginer l’investissement juridique que suppose ce blindage de contre-torpilleur. Pour les premiers brevets, la protection vient à échéance en 2012. Malgré cela, une entreprise entend s’engouffrer dans la fabrication de capsules compatibles avec les machines brevetées Nespresso. Son Président n’est autre que l’ingénieur qui mena en son temps le projet pour le compte du géant suisse. Et qui entend maintenant tailler des croupières à son ancien employeur, en commercialisant, à partir du mois de mai, ses produits à un prix inférieur, bien entendu. L’exercice n’est pas difficile : il y a du gras sur l’os (une capsule Nespresso coûte au minimum 33 centimes d’euro, pour 5g de café). Du rififi en perspective, d’autant plus qu’un géant américain, Sara Lee, annonce qu’il se positionne sur ce même marché, dès le début de ce mois ! La direction de Nespresso se montre sereine, comme si ses challengers n’étaient que de petits bras promis à la raclée. On ne sait ce qu’il en est exactement, tant sur le plan technique qu’au niveau juridique. Mais il est quasiment assuré que les divers intervenants ont pas mal d’argent à perdre. Nespresso, d’abord : le « modèle » de ses magasins, où le personnel déploie l’obséquiosité horripilante des joailliers de la Place Vendôme, pourrait finir par exaspérer les clients. Les challengers, ensuite, risquent d’avoir à subventionner leurs staffs d’avocats pour un bon bout de temps, et ils s’exposent à la sanction des tribunaux. Pas étonnant que la Bourse devienne aussi aléatoire que la roulette : ce n’est plus en produisant des biens et des services que les firmes prospèrent désormais, mais en recherchant des profits judiciaires dans la guerre virtuelle.

C’est un peu fort de café, non ?

mardi 6 avril 2010 , par Jean-Jacques Jugie

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