Accueil du site > > Affaire Madoff (...)

Affaire Madoff : suite

Affaire Madoff : suite

On se doute que par la taille de l’escroquerie, l’affaire Madoff ne peut se solder par la seule incarcération de l’intéressé. La Justice est saisie dans le but de dédommager les victimes. Il ne faut pas en attendre des miracles, mais cela fait quand même un peu d’argent. Au point que des fonds vautours se sont spécialisés dans le rachat de ce papier.

On n’a pas fini d’entendre parler d’argent. En particulier celui qui se prélasse encore dans des paradis fiscaux hermétiques à une réglementation satanique, ou dans les ex-paradis en voie de normalisation, comme la Suisse. Selon le quotidien helvète Le Temps, il reste encore 700 milliards de francs (525 milliards d’euros) non déclarés aux services fiscaux par leurs détenteurs, pour lesquels il va falloir rapidement trouver une option acceptable. Avant que le GAFI (Groupe d’action financière, le « monsieur propre » de l’argent) ne transforme, selon son souhait, la gestion de fonds occultes en « crime de blanchiment » – le carton rouge en matière bancaire. Les tractations vont donc bon train, notamment avec les Etats de la Communauté : la Suisse aimerait pouvoir pratiquer un impôt libératoire et reverser leur quote-part aux pays d’origine, mais la France y est formellement opposée. L’UE, dans son ensemble, préfèrerait l’échange automatique d’informations, à l’exception notable du Luxembourg et de l’Autriche qui ont, comme chacun sait, des préoccupations identiques à celles de la Suisse.

Leurs arguments ne sont toutefois pas exclusivement dilatoires : la masse de données à transmettre serait considérable pour les émetteurs, donc coûteuse, et objectivement difficile à traiter par les récepteurs. Tout en se drapant dans la rigueur apparente de la transmission automatique, les Etats pourraient quand même se montrer sélectifs dans la répression. Si l’on en croit les développements du feuilleton relatif à notre milliardaire cosméticienne, il semble bien que les services fiscaux aient pudiquement omis d’exploiter les croustillantes informations dont ils disposaient… D’autre part, tant qu’il existe des places financières résolument « non coopératives », on est en droit de se demander quelle portée peut avoir une réglementation internationale réputée restrictive. Le monde politique utilise de longue date les circuits « noirs », qu’il s’agisse de sécuriser les opérations des services spéciaux ou, plus prosaïquement, de planquer des revenus individuels d’origine non orthodoxe. Ce n’est pas tout-à-fait par hasard si l’opinion publique, notamment française, considère dans sa grande majorité que ses dirigeants sont corrompus. Un sentiment qui a été récemment conforté par une tribune publiée dans Le Monde et cosignée par Simone Veil et Michel Rocard, appelant à une « halte au feu » à l’égard du ministre Woerth, afin de « ne pas apporter du grain à moudre à la broyeuse populiste ». Une argumentation téléphonée et un peu courte, tout de même…

De grosses miettes Les autres affaires d’argent qui vont continuer de rebondir cet été concernent les acrobaties de Madoff. Pendant que l’intéressé entame son purgatoire de 150 ans de prison, d’honorables successeurs en prestidigitation survolent les dépouilles de son empire. Environ 65 milliards de dollars se sont évaporés dans la martingale, ce qui fait une jolie pelote. Non seulement est-il permis de penser qu’en creusant dans le jardin de ses (nombreuses) résidences secondaires, on pourra découvrir quelques vestiges rémunérateurs, mais encore peut-on imaginer pouvoir harponner les banques intermédiaires, au titre de leur responsabilité professionnelle. A ce jour, le liquidateur américain serait en bonne voie de récupérer 5,5 milliards de dollars sur les montants reversés par Madoff à ses clients : c’est un début. L’idée des fonds vautours (que Le Temps qualifie de « brocanteurs »), c’est de racheter le papier Madoff à une valeur symbolique (5% du nominal, au mieux) et d’utiliser tous les moyens de procédure susceptibles de ponctionner au mieux le liquidateur et tous les intermédiaires. L’objectif minimal est de doubler la mise, et il est assez probable qu’ils y parviendront aisément. D’autant que dans un tel processus, les seuls coûts à supporter sont d’ordre juridique, et les avocats sont évidemment payés au résultat. Dans une période aussi compliquée pour les investisseurs, l’opération se révèle ainsi faiblement risquée et potentiellement rémunératrice. Bien des banques (notamment suisses), hésitent à se rapprocher du liquidateur américain, par crainte de devoir dévoiler l’identité des clients concernés. La solution des « brocanteurs » constitue ainsi le moyen de purger définitivement des dossiers sulfureux. Toutefois, à la place de ces honorables financiers helvètes, on se montrerait très prudent à l’égard des fonds vautours. Car ces derniers seraient bien capables de trouver des arguments pour faire condamner ceux à qui ils ont acheté le papier, en échange d’une poignée de cacahuètes. Les tribunaux sont devenus le moyen de « créer de la valeur » avec plus d’efficacité encore que la finance, et avec autant de moralité que cette dernière. Pas étonnant que les Etats-Unis s’efforcent de rendre leurs tribunaux compétents pour tout litige international, quand bien même aucune entreprise autochtone ni aucun citoyen américain ne seraient concernés. Traiter les principales affaires du gros business mondial sur son territoire, c’est se garantir un torrent perpétuel de liquidités, permettant d’abreuver un système judiciaire atrocement coûteux et de faire régner sa propre loi sur la planète – la loi impériale est rarement indulgente à l’égard des métèques. Moralité : les victimes de la martingale devraient se faire voler une seconde fois, en expiation de leur péché de cupidité. Pour se consoler, ils pourront toujours attaquer les brocanteurs en justice, mais ils prennent alors le risque de se faire dépouiller par les avocats américains. Qui sont plus redoutables encore que les financiers véreux.

mardi 13 juillet 2010 , par Jean-Jacques Jugie

Suite des dépêches