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Le tango des Banquiers centraux

Le tango des Banquiers centraux

Entre le laxisme de la FED, la discipline accommodante de la BCE et l’orthodoxie revendiquée par la Banque centrale chinoise, l’éventail des politiques monétaires est largement ouvert. Américains et Européens se montrent relativement confiants en leur Institut d’émission. Paradoxalement, les Chinois ne sont guère sereins à l’égard du leur.

Pas facile, par les temps qui courent, d’être Banquier central. Tous marchent sur des œufs et c’est émouvant de les voir se mouvoir avec la légèreté aérienne de danseurs de ballet. Il leur faut se montrer cohérents avec leurs objectifs statutaires de long terme, sans que leurs décisions ne déclenchent à court terme des réactions contraires. On peut supposer que Jean-Claude Trichet, Président de la BCE (Banque centrale européenne), a poussé un soupir de soulagement après les réactions qui ont suivi la tenue du dernier Conseil des gouverneurs, lequel a décidé de relever d’un quart de point les taux directeurs. Le taux de refinancement (le « refi ») passe ainsi à 1,5%, ce qui demeure des conditions toujours très généreuses pour l’irrigation du système bancaire. La politique reste donc « accommodante », selon la qualification pertinente de Trichet, qui met en avant la persistance de tensions inflationnistes pour justifier le renchérissement. Mais pour apaiser les craintes et montrer qu’il n’y a pas le feu au lac, il précise qu’aucune nouvelle hausse ne devrait avoir lieu avant… l’automne : les intervenants pourront ainsi bronzer en paix avant que le thermomètre des taux ne se mette à remonter. Pour les Etats de l’Eurozone dans le besoin, la position de la Banque reste inchangée : pas question de restructurer la dette grecque.

Quant au Portugal, que les agences de notation viennent d’expédier dans le camp des emprunteurs pouilleux, il bénéficiera du soutien de la BCE : on oubliera pudiquement les conditions de rating pour le refinancement des ses banques. Si bien que Lisbonne s’achemine doucettement vers un « corner » identique à celui d’Athènes : en dépit du vote parlementaire de plans d’austérité drastiques, ou à cause de tels plans, ces deux pays ne pourront sortir de leur situation d’insolvabilité. Si bien qu’il sera nécessaire de procéder à un « haircut » et de restructurer leur endettement, en dépit des admonestations de M. Trichet. La seule incertitude réside dans le calendrier : quand le temps sera venu, les uns et les autres afficheront probablement un peu moins de sérénité…

L’image de l’Amérique

Il faut quand même reconnaître à notre Institut d’émission d’avoir, jusqu’à maintenant, fait preuve d’une plus grande retenue que son homologue américain. Lequel n’a pas hésité à pratiquer le sauve-qui-peut en monétisant la dette fédérale, à tout le moins jusqu’à la fin du mois dernier. Aujourd’hui que les incertitudes demeurent, aux Etats-Unis, sur un accord politique permettant la poursuite des financements publics, on ne peut exclure que la FED décide d’ajouter un troisième étage à ses opérations de « quantitative easing » antérieures. L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable que les USA auront d’énormes difficultés à trouver sur le marché les capitaux dont ils ont besoin. Car le plus gros épargnant de la planète, la Chine, a déjà démontré qu’il n’accorderait plus son concours aveugle à l’Oncle Sam ; l’agence de notation pékinoise a d’ailleurs dégradé la signature. Le dollar se trouve ainsi promis à une douloureuse descente aux enfers. Dans le même temps, Pékin fait montre d’une plus grande rigueur dans la conduite de sa politique monétaire. La Banque centrale chinoise vient une nouvelle fois de relever le prix de l’argent, portant le taux de base des prêts à un an à… 6,56%. Il faut toutefois intégrer la constante dérive des prix : sera publié, à la mi-juillet, le taux de l’inflation constatée en juin. Il devrait s’établir à environ 6% (en rythme annuel), très au-dessus du seuil de tolérance fixé à 4%. Mais pour tenter de maîtriser la hausse des prix, la distribution de crédit est fortement réduite, les banques commerciales étant désormais astreintes à des réserves obligatoires avoisinant 25%.

Il n’empêche que les Chinois eux-mêmes se montrent modérément confiants en la qualité de leur devise, et maintiennent une forte pression sur la demande immobilière, en dépit des prix élevés, de la cherté du crédit et de la généreuse rétribution de l’épargne financière. En outre, le pays continue d’enregistrer un courant migratoire significatif vers… les Etats-Unis. Et il ne s’agit pas de candidats à la main d’œuvre pour la construction des chemins de fer, comme à la fin du XIXème siècle. Mais bel et bien de citoyens « bourgeois », car dotés d’un minimum de 250 000 dollars (la norme exigée par les USA pour l’obtention de la carte verte). Une telle situation est paradoxale : pour quiconque détient un peu de capital, la Chine promet des perspectives de réussite économique bien supérieures à celles qu’offre l’Amérique déclinante. Pourtant, la bannière étoilée maintient un attrait irrésistible pour les ressortissants chinois. Faut-il imputer cet état de fait à des réflexes culturels hérités de l’histoire douloureuse de la Chine maoïste ? On ne saurait le dire ; il est en effet possible que les autochtones n’aient pas pris pleinement conscience du potentiel de leur pays. Mais il est également possible que tous se montrent dubitatifs quant à la libéralisation politique. Et qu’ainsi demeure puissante la tentation de migrer vers le pays symbole de la liberté, dès que l’occasion leur en est donnée. C’est émouvant.

mardi 12 juillet 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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