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La stratégie de l’atermoiement

La stratégie de l'atermoiement

En délivrant ses encouragements mesurés au dalaï lama, le Président Obama n’a pas étouffé les craintes qui résultent du blocage budgétaire aux Etats-Unis. En publiant un bulletin de santé encourageant pour les banques européennes, l’European Banking Association n’a pas effacé l’état d’insolvabilité généralisée. Atermoyer n’est pas gouverner.

Les commentateurs internationaux n’ont guère été passionnés par la réception du dalaï lama à la Maison-Blanche. Même le Quotidien du Peuple, l’organe de presse officiel du gouvernement pékinois, n’a consacré qu’un papier formel à un événement qui « interfère grossièrement dans les affaires intérieures de la Chine ». Difficile donc d’invoquer une quelconque « provocation » américaine, d’autant que le Président Obama a fait annoncer l’entrevue, la veille de sa tenue. Laquelle a été suivie d’un communiqué façonné dans la langue diplomatique la plus prudente qui soit : « Le président a loué l’engagement du dalaï lama en faveur de la non-violence et du dialogue avec la Chine ». On ne pouvait en attendre moins de la part d’un Nobel de la Paix, qui n’a plus les moyens d’exposer son pays aux dommages collatéraux de la mauvaise humeur chinoise. C’est donc à peu de frais que l’Amérique a défendu ses couleurs de « plus grande démocratie du monde », sans toutefois susciter l’élan de reconnaissance planétaire qu’une telle rectitude morale aurait dû logiquement provoquer. De ce fait, l’événement n’a pu occulter l’état de chienlit avancée qui empoisonne la vie washingtonienne. Celui qui résulte du blocage budgétaire : les USA ayant atteint le plafond d’endettement fixé par la loi, il est nécessaire que le Congrès se mette d’accord sur un dispositif permettant d’éviter la paralysie et la cessation de paiements qui en résulterait. Seulement voilà : les factions durcissent leur discours vers les positions les plus extrémistes. Le clan républicain préconise de sabrer dans les dépenses sans augmenter les impôts ; le clan démocrate défend exactement le contraire.

Difficile, dans ce contexte, de trouver matière à consensus. Ainsi donc une « solution » pourrait prochainement émerger, sous la proposition inspirée d’un élu du Congrès : recouvrir la situation actuelle d’un voile pudique et autoriser Obama à recourir à des emprunts complémentaires de façon discrétionnaire. Puis renvoyer le traitement du problème… aux prochaines présidentielles. Au moment où ces lignes sont écrites, la décision n’est pas encore arrêtée, mais on peut tenir pour probable que cette option sera finalement retenue. Celle consistant à planquer le problème sous le tapis, dans l’attente d’hypothétiques jours meilleurs. Dans le même temps, le patron de la FED laissait accroire qu’il pourrait bien procéder à un QE3, une nouvelle étape dans le financement du Trésor par création monétaire. Un pas de plus dans la stratégie de la République de Weimar ou celle du Zimbabwe. Pour ceux qui en doutaient encore, les States fonctionnent maintenant en mode panique.

Le krach à l’horizon

Mais l’Oncle Sam n’est pas le seul à être engagé dans la stratégie du n’importe quoi. En Europe vient d’être publié le diagnostic des stress tests bancaires, après passage au scanner d’un nombre important d’établissements. Il résulte de cet examen approfondi que seules quelques banques mineures auraient besoin de se recapitaliser, pour un montant global de… 2,5 milliards d’euros. C’est-à-dire qu’un pourboire serait suffisant pour rendre l’ensemble du système bancaire imperméable aux effets d’une nouvelle crise. L’ennui, c’est que ce diagnostic repose sur une approche méthodologique critiquable – pour rester poli. Le premier écueil vient du fait que la situation des banques est appréciée de façon individuelle, sans prise en compte de leurs engagements croisés avec toutes les autres. En négligeant donc la dimension systémique qui constitue pourtant le risque majeur. La deuxième faiblesse résulte de la bienveillance réglementaire en matière de procédures comptables. Celle qui permet de distinguer le mode d’évaluation des actifs selon qu’ils sont détenus dans le « banking book » ou le « trading book ». Dans le premier cas, les titres obligataires sont supposés être conservés jusqu’à la date de leur remboursement. En foi de quoi sont-ils comptabilisés à leur valeur nominale : il s’agit de dettes souveraines, à ce titre réputées imperméables au risque de défaut de paiement. Même si leur émetteur est à l’agonie. Au contraire, les valeurs détenues dans le trading book – celles qui font l’objet d’une gestion courante, c’est-à-dire spéculative – sont nécessairement comptabilisées à leur valeur de marché. On arrive donc à ce paradoxe que les mêmes titres peuvent avoir une valeur différente dans les comptes des banques. Si l’on admet que le cours d’un titre correspond à sa « vraie valeur », il faut se rendre à cette évidence : les bilans bancaires sont complètement insincères. Car les 4/5èmes, environ, des obligations souveraines, sont détenus dans le banking book, qui leur confère un prix non conforme à la réalité. Et dans des proportions astronomiques.

De ce fait, les conclusions de ces tests, menés par l’European banking association (EBA), doivent être prises pour ce qu’elles sont : la tentative désespérée de masquer la réalité aux yeux des populations. Car les milieux financiers ne peuvent raisonnablement adhérer aux conclusions apaisantes de ce bulletin de santé. Et ils devraient reprendre leurs spéculations opiniâtres contre la dette des Etats en mauvaise posture. Dont la liste ne cesse de s’allonger. Qu’il s’agisse des Etats-Unis ou de l’Europe, les dirigeants en sont réduits à des mesures d’atermoiement pathétiques. Le rythme actuel de délabrement du système laisse craindre un été explosif. Les retours de congés promettent cette année d’avoir un goût amer...

mercredi 20 juillet 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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