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Dette et souveraineté

Dette et souveraineté

Après un processus d’intégration qui s’est largement assis sur les principes démocratiques, l’Union européenne est désormais confrontée à la nécessité d’une centralisation plus puissante. Au détriment de la souveraineté des nations. Ce qui laisse planer le risque d’un transfert massif de pouvoir à la sphère financière, maîtresse de l’endettement public.

Combien de fois a-t-on cité ici la sentence de Jacques Rueff : « C’est par les déficits que les hommes perdent la liberté » ? Il faut reconnaître que tout au long des dernières décennies, cette observation a trouvé mille occasions de démontrer sa pertinence. Autrefois, les pays dits alors « en voie de développement » ont dû aliéner une large part de leurs richesses naturelles, en contrepartie du rééchelonnement de leur dette insoutenable, ou en compensation d’abandons de créance – mal nommés au cas d’espèce. Ceux d’entre eux qui ont pu entrer dans la catégorie aujourd’hui qualifiée d’« émergents » doivent le plus souvent leur salut au fait d’avoir refusé les concours et autres « aides » du FMI et de la Banque mondiale, ou d’avoir remboursé par anticipation les prêts qui leur avaient été antérieurement consentis. Car dans leur cas, c’était moins la charge de remboursement qui posait problème que les « conditionnalités » attachées aux financements en cause : voilà longtemps que ces institutions, chargées de secourir les Etats en difficulté, ont offert un terrain de jeu privilégié aux Chicago Boys, inspirés par feu leur gourou Milton Friedman. Il semble bien que le dogme dominant n’ait pas évolué d’un pouce, en dépit des (timides) mea culpa que ces institutions ont lâchés ces dernières années.

Les conditions d’octroi des financements sont toujours les mêmes : réduction du périmètre des administrations, coupes sombres dans les transferts sociaux et les services publics de santé, privatisation massive des actifs et entreprises publics. Appliquées avec la délicatesse d’un rouleau compresseur sur un parterre de fraisiers, et ce dans des pays déjà en crise, de telles méthodes génèrent ordinairement des dommages collatéraux plus douloureux que les maux qu’elles sont sensées guérir. Ceux que la journaliste canadienne Naomi Klein a scrupuleusement listés dans son ouvrage « La stratégie du choc », un catalogue de l’effet des potions friedmaniennes, certes polémique mais hélas plutôt conforme aux effets réellement observés. Ce sont ici moins les idées qu’il faut pourfendre que la méthode utilisée : les thèses de Friedman ne sont ni plus ni moins critiquables que celles de Lénine, d’un point de vue strictement intellectuel. Les drames proviennent du fait qu’elles sont mises en musique sous la croyance que l’économie se résume à un problème de baignoire et de robinet. Dans lequel le sort des populations relève des conséquences ex post et non de préoccupations ex ante. L’économie politique était une science humaine ; la science économique est devenue une fiction mécanicienne. Rédigée par des mécanos en apprentissage.

Le Portugal à vendre

L’expérience des erreurs passées devrait logiquement contribuer à affiner le traitement des situations de crise contemporaines. Seulement voilà : les échecs antérieurs ne sont pas imputés à une quelconque faiblesse de la théorie. Mais au fait que sa mise en œuvre n’aurait pas été complète. Le même argument qui fut largement rebattu sous les Soviets : lorsque la situation était catastrophique, on resserrait d’un cran l’étau collectiviste, au motif que « l’on n’était pas allé assez loin dans le communisme ». Une telle obstination dans l’aveuglement est plutôt déroutante, de la part d’une espèce qui se distinguerait par la subtilité de son discernement. L’évolution du dossier grec en offre une excellente illustration. Lorsque ce pays a été intégré à l’Eurozone, au moyen d’un pied-de-biche, aucun dirigeant n’ignorait que ses comptes fussent aussi sincères que ceux d’une maison de passe. Mais bon : il fallait renforcer la masse critique de la monnaie unique. Et ne pesant que 2% du PIB de l’Union, la Grèce fut alors considérée comme un boulet « gérable », comme le « pauvre blanc » de la Communauté. Il suffisait alors aux riches Européens de faire l’aumône aux Grecs pour acheter l’apparence de la prospérité de ces derniers. Mais lorsque la crise éclata, les Etats-membres ne purent, ni ne voulurent, transformer la charité en solidarité. En foi de quoi réapparurent les bonnes vieilles techniques de « conditionnalité » : d’accord pour une transfusion financière, mais sous réserve d’aliéner ou de mettre sous séquestre toutes les possessions du pays, et de prendre en otage ses habitants pour garantir les remboursements.

Comme l’a, sans détours, affirmé Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, il devient nécessaire que la Grèce abandonne de larges pans de sa souveraineté. De son côté, le Portugal n’est pas suspect d’avoir bidouillé ses comptes. Mais le scénario auquel il est confronté prend le même chemin. Un décret récent vient d’abolir les « golden shares » que détenait l’Etat dans quelques entreprises où il est actionnaire, notamment Galp et EDP (énergie) et Portugal Telecom. Ce dispositif des golden shares, vigoureusement combattu par la Commission, permettait à l’Etat de s’opposer à toute intrusion dans le capital de ces sociétés. Devenu impécunieuse, Lisbonne doit maintenant abandonner son pouvoir sur ces entreprises, avant d’en abandonner… les titres. Toujours les « conditionnalités ». On pourra toujours défendre l’idée qu’un Etat est responsable de ses finances et qu’il doit donc assumer, avec ses citoyens, les conséquences d’une gestion défaillante. Mais l’intégration à l’Europe a constitué, pour bien des pays, un véritable pousse-au-crime de l’endettement excessif. Lequel aboutit partout au même scénario : la razzia des actifs publics et le servage des populations. De quoi alimenter le moulin des adeptes de la théorie du complot…

mercredi 20 juillet 2011 , par Jean-Jacques Jugie

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