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Du capitalisme à la barbarie

Du capitalisme à la barbarie

On ne saurait dire si le capitalisme de marché porte en lui les germes de sa décomposition. Mais il faut bien observer qu’il génère, chez ceux qui sont aux commandes de la politique ou des affaires, des comportements dont la brutalité et le cynisme rappellent la barbarie des hordes de Wisigoths. Inquiétant.

On doit remercier le Président de la République d’avoir tenté d’expliquer, aux béotiens que nous sommes, la différence entre un problème et une polémique. C’était à l’occasion de l’intronisation de François Pérol en grand banquier public. La désignation du Secrétaire-général adjoint à l’Elysée, qui avait mené personnellement le dossier de fusion entre Banques Populaires et la Caisse d’Epargne, posait un « problème » : le Code pénal interdit en effet qu’un haut fonctionnaire prenne une responsabilité dans une entreprise privée sur laquelle il a exercé l’autorité publique ou émis des avis. Pour lever la difficulté, il suffisait que l’intéressé saisisse la Commission dite de déontologie, spécialement chargée de se prononcer sur la licéité de la nomination. La « polémique » est née du fait que la Commission n’a pas été saisie (à cause de l’urgence, se défend l’intéressé) ; la polémique a enflé quand il est devenu clair que ladite Commission, si elle avait été amenée à statuer, aurait probablement délivré un avis défavorable ; la polémique va redevenir un vrai problème dès lors que Pérol, amené à s’expliquer devant l’Assemblée nationale, a sèchement renvoyé les députés dans leurs 22 : bien qu’il en ait désormais le temps, il ne saisira pas la Commission, parce qu’il estime la démarche inutile.

M. Pérol n’est pas seulement un banquier distingué, crédité du summum de compétence par le Président en personne ; il est aussi, en matière de déontologie, une encyclopédie exhaustive de la jurisprudence passée et… à venir : il est tellement sûr de la décision de la Commission qu’il préfère ne pas la déranger. A partir de ce mode de raisonnement, nos éminences se dispenseront bientôt de répondre à la convocation du Juge, au prétexte qu’ils sont certains de ne pas avoir enfreint la loi. Cette insolente désinvolture est d’autant plus agaçante qu’au fond, comme nous l’avons déjà souligné dans ces colonnes, on ne voit pas matière à « conflit d’intérêts ». L’Etat étant désormais un actionnaire important du groupe (qui de ce fait n’est plus vraiment « privé »), il lui revient le droit de nommer sa direction. Qu’il s’agisse de Pérol ou d’un autre n’a pas grande importance ; que ce dernier ait œuvré à la configuration du nouvel ensemble serait plutôt un atout pour la banque. Qu’il se voie offrir un fauteuil doré en reconnaissance des services rendus, et qu’il soit supposé être l’obligé de son bienfaiteur, tout cela n’a rien d’atypique sous un régime de démocratie monarchique, pour peu que l’intéressé se montre à la hauteur du mandat qui lui est confié. Ce qui demande toutefois à être prouvé : il aurait été le principal artisan de la création de Natixis, dont la carrière n’a pas été vraiment fulgurante…

La loi du tribut On a ainsi, par les temps qui courent, à déplorer une dérive inquiétante des comportements. Autant de la part des autorités politiques que du monde des affaires. On sait, par exemple, que les rémunérations des managers ont depuis longtemps atteint le niveau de l’outrance. Mais ce n’est pas parce que « le Président de la République a demandé » qu’il y soit porté remède que madame Lagarde peut se permettre d’adresser un ultimatum au Medef, l’enjoignant d’agir sous quinzaine. Du reste, un « code de bonne conduite » avait déjà été diffusé au sein de l’organisation, sur lequel, manifestement, la plupart des destinataires se sont assis. Il suffit pour en juger d’énumérer la série des distributions de bonus et stock-options dans les grandes firmes, auxquels les bénéficiaires ont fini par renoncer sous la pression. Enfin, on le suppose. Car dans leur première reculade, les dirigeants d’une grande banque ont annoncé renoncer à « l’exercice » de leurs stock-options tant que leur établissement bénéficiait des perfusions publiques. Ce qui n’était pas une concession : le bas niveau des cours boursiers actuels ne leur permet pas de dégager un profit en cas d’exercice, et, en tout état de cause, les options doivent être conservées au moins cinq ans avant d’être exercées. C’était donc perfidement botter en touche. Ce qui est critiquable, c’est « l’attribution » même de ces options, en particulier en ce moment, où les cours sont très dépréciés : les bénéficiaires ont la quasi-certitude d’un bénéfice très important à terme – en supposant que les banques se relèvent de leurs malheurs actuels (ce qui n’est pas garanti).

La question n’est donc pas de réglementer bonus et stock-options dans les sociétés « qui bénéficient du soutien de l’Etat ou mettent en place des plans sociaux », comme le demande le gouvernement avec une mauvaise foi qui ne l’honore pas. Il s’agit plutôt, dans toutes les entreprises cotées, de mettre fin à la razzia du staff, qui détermine lui-même le montant de son « butin » par le canal du conseil d’administration. Le système en vigueur, c’est fromage et dessert, plus pousse-café, plus cigares et p’tites pépées. Aucun de ces grands capitaines autoproclamés ne justifie d’un tel génie qu’il faille déposer de riches présents à leurs pieds, et psalmodier en prime des actions de grâce. Dès lors que les mêmes pratiques prévalent dans les entreprises que l’Etat contrôle, il est permis de soupçonner une véritable collusion entre le pouvoir politique et la nomenklatura des grandes firmes. Nous ne sommes plus dans le capitalisme ; la finalité de l’action n’est plus le profit, c’est le tribut. Des pratiques de barbares, même si les nouveaux Wisigoths ont patiné leur cynisme et leurs mauvaises manières sur les bancs des prestigieuses écoles de la République. Comme le disait le perroquet de Bainville : « ça finira mal ».

jeudi 9 avril 2009 , par Jean-Jacques Jugie

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