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Crise : Connaissez-vous le WIR ?

Crise : Connaissez-vous le WIR ?

A la faveur des travaux d’un universitaire américain, on découvre une singularité de la Suisse romande. Où une monnaie complémentaire au franc, le WIR, a été créée en 1934, et continue d’être efficacement utilisée. Le système qui en résulte se révèle un remarquable amortisseur en période de crise. Une idée à explorer ?

Dans le secret ouaté des ministères et sous les lambris climatisés des banques centrales, tout ce que la planète compte de spécialistes de l’économie et de la finance planche sans relâche sur les moyens d’éradiquer la crise, et ainsi remettre un peu d’huile dans les rouages grippés de la machine économique. L’exercice n’est pas aisé, on s’en doute. D’autant qu’aucun de ces forts en thème n’a connu, ni personnellement ni dans les livres, de phénomène de cette ampleur. Dans une interview récente au quotidien Le Monde, Henri Guaino éminent « conseiller spécial » du Président de la République, lâche cette observation incisive : « les experts ont du mal à imaginer un autre monde que celui dans lequel ils ont vécu ». A en juger à la structure des divers « plans » échafaudés par les Etats, dont le contenu hétéroclite évolue aussi vite que la météo sur les côtes normandes, le Conseiller spécial voit juste. On est donc d’autant plus attentif à la suite de son propos : « les responsables politiques sont davantage conscients de la nécessité du changement. Pour refonder le capitalisme, ils doivent imposer des solutions non pas techniques mais politiques. » Bien dit. « S’il n’y avait qu’une mesure à prendre, laquelle serait-elle ? » demande alors le journaliste, bien décidé à lui tirer les vers du nez. Et la réponse tombe, implacable : « Il faut que les banques soient de nouveau incitées à faire leur métier qui est d’analyser le risque crédit ». Décoiffant, n’est-ce pas ? Voilà qui ressemble à un très long dégagement en touche, peu suspect de contribuer à « refonder le capitalisme ».

Et pour éclairer son propos, M. Guaino énumère les questions « auxquelles il faudra bien finir par répondre », qui sont toutes d’ordre technique et appartiennent précisément au monde dans lequel les experts ont vécu. Ce type d’approche est très révélateur de la dialectique élyséenne, que l’on pourrait appeler l’exorcisme par énonciation. En pointant crûment les difficultés à résoudre, ces dernières sont supposées perdre une bonne part de leur dangerosité. Une sorte de gousse d’ail rhétorique, qui aurait le pouvoir de repousser les diableries économiques. Souhaitons que le prochain G20 n’ambitionne pas de construire le nouveau paradigme sur de telles fondations, car il faudra alors plusieurs générations avant de voir le bout du tunnel, à moins que les citoyens et les entreprises ne prennent eux-mêmes en main leur propre destinée. Et sur ce thème, on découvre des développements passionnants dans les travaux de Bernard Lietar, de l’Université californienne de Berkeley.

Une monnaie locale

Sur le site de Bernard Lietar figure un « Livre blanc » consacré aux « options pour gérer une crise financière systémique ». Des considérations de pleine actualité, qui ont été mises en ligne en fin d’année dernière. L’étude recense les principaux moyens d’action dont disposent les Etats et les instituts d’émission, et en étalonne les effets probables. Une grille d’options entre ne rien faire, ou acquérir les actifs toxiques, ou nationaliser les banques, ou faire fonctionner la planche à billets, ou… laisser se développer des monnaies complémentaires. D’autres monnaies que le dollar aux Etats-Unis ? La proposition paraît incongrue, et pourtant… Dans une crise comme celle que nous traversons, les premiers touchés (si l’on exclut les banques elles-mêmes) sont les entreprises qui ont de plus en plus de difficultés à accéder au crédit. Qui en conséquence limitent leur production et leurs investissements, et sont contraintes de licencier. Le pouvoir d’achat des ménages en subissant les conséquences, le niveau de consommation baisse et enfonce encore davantage les entreprises : c’est la dépression. Or, note Lietar, les entreprises ont principalement besoin de financement pour acquérir des biens et des services à d’autres entreprises. Il suffit que ces dernières décident d’utiliser entre elles une monnaie conventionnelle pour se dégager de leur sujétion aux banques classiques, et continuer d’assurer la production. Illusoire ? Que nenni. Le signataire a été surpris de découvrir qu’un tel système existe en Suisse romande depuis… 1934. La monnaie créée à l’époque, le WIR, est gérée par la banque coopérative du même nom – qui d’ailleurs fête cette année son 75ème anniversaire avec quelques gâteries au profit de ses adhérents (voir son site).

Le système a contribué à créer un efficace réseau interentreprises, qui finalement supporte le risque du crédit (gratuit) que se consentent les membres entre eux. En période économique difficile, la masse monétaire en WIR augmente, en phase avec la constriction du crédit dans le système bancaire classique ; au contraire, lorsque les affaires fonctionnent bien, cette masse diminue. Aujourd’hui, l’utilisation du WIR a été étendue aux salariés des entreprises concernées. Voilà une expérience réussie et pérenne de la création d’une monnaie locale, complémentaire à la monnaie officielle, jouant le rôle efficace d’amortisseur des crises et de ciment d’une communauté d’intérêts. Dans le contexte réglementaire actuel, l’existence de telles monnaies n’est, à notre avis, pas compatible avec l’appartenance à la Zone euro. Il est tout aussi improbable que le système bancaire américain accepte, sans ruer dans les brancards, la concurrence sauvage de monnaies non officielles, qui viendraient boulotter leur monopole de création monétaire – et leurs profits subséquents. Mais dans le cadre de la « refondation du capitalisme », cette piste semble singulièrement intéressante à explorer.

mercredi 4 mars 2009

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